vendredi 30 mai 2014

Les fondations



"Ta patrie, c'est ton existence première, quand tout est moi et tout est monde." (Yannis Kiourtsakis, Le Dicôlon, Verdier)

Toujours en quête de cette patrie qu'est l'enfance, on a sélectionné quelques-uns des plus beaux récits et romans rendant compte de ces fondations qui sont les nôtres, qui sont les vôtres, qui sont notre bien commun. Liste non exhaustive bien entendu...

Franz Michael Felder, Scènes de ma vie (Aus meinem Leben), 1869.
Robert Louis Stevenson, L'île au trésor (Treasure Island), 1883.
Mark Twain, Les aventures de Huckleberry Finn (Adventures of Huckleberry Finn), 1884.
Anton Tchekhov, La steppe (Step), 1888.
Selma Lagerlöf, Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède (Nils Holgerssons underbara resa genom Sverige), 1906-1907.
Marcel Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs, 1918.
Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit, 1936.
Georges Simenon, Pedigree, 1945.
Stig Dagerman, L'enfant brûlé (Bränt Barn), 1948.
André Dhôtel, Le pays où l'on n'arrive jamais, 1955.
Fred Deux, La Gana, 1958.
Laurie Lee, Rosie ou le goût du cidre (Cider with Rosie), 1959.
J.D. Salinger, L'attrape-Coeurs (The Catcher in the Rye), 1951.
Ray Bradbury, La foire des ténèbres (Something Wicked This Way Comes ), 1962.
Witold Gombrowicz, Cosmos (Kosmos), 1964.
Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, 1975.
Imre Kertész, Être sans destin (Sorstalanság), 1975.
Thomas Bernhard, L'origine (Die Ursache), La cave (Der Keller), Le souffle (Der Atem), Le froid (Die Kälte), Un enfant (Ein Kind), 1975-1982.
Michael Ende, L'histoire sans fin (Die unendliche Geschichte), 1979.
Jean Joubert, Les enfants de Noé, 1988.
Robert McCammon, Le mystère du lac (Boy's Life), 1991.
Fleur Jaeggy, Les années bienheureuses du châtiment (I beati anni del castigo), 1992.
Albert Camus, Le premier homme, 1994 (posthume).
Yannis Kiourtsakis, Le Dicôlon, 1995.
Mario Rigoni Stern, Les saisons de Giacomo (Le stagioni di Giacomo), 1995.
Eugène Savitzkaya, Marin mon cœur. 1998.
Dominique Poncet, Les pentes fabuleuses, 1999.
Walter Benjamin, Une enfance berlinoise, 2000 (posthume).
Bill Bryson, Ma fabuleuse enfance dans l'Amérique des années 1950 (The Life and Times of the Thunderbolt Kid: A Memoir), 2006.
Pierre Bergounioux, Géologies, 2013.
Fredrik Sjöberg, La troisième île, 2014.

jeudi 29 mai 2014

L'usage sonore du monde (26)


Les tenanciers de One-Week Stand m'ont sympathiquement demandé de sélectionner un morceau afin de donner le ton à leur sélection hebdomadaire. J'ai choisi Dr. King de Nancy Dupree & The Ghetto Reality Youngsters et ils ont enchaîné avec les très beaux Pastor T. L. Barrett And The Youth For Christ Choir, Dadawah, Paul Roland et Thee Silver Mt. Zion Memorial Orchestra. 
Cette capsule s'écoute ici.

mercredi 28 mai 2014

Des milliards de pères (8)


J'ai des milliards de pères.
Lui m'a donné un nom et m'a appris à flâner, et pas seulement les dimanches.

mardi 27 mai 2014

Une politique de fourmis


Extrait (pp. 119-120) de La discrétion. Ou l'art de disparaître de Pierre Zaoui (Autrement, 2013) :

"(...) les deux principes fondamentaux de ce qu'on peut appeler une "politique de la discrétion".
Le premier consiste à accepter une dissymétrie radicale de la vie politique moderne entre d'un côté une macropolitique indiscrète qui doit préserver à tout prix les formes de transparence démocratique et l'accès de chacun à la visibilité pour éviter la terreur atroce des pouvoirs discrétionnaires, et de l'autre côté une micropolitique discrète promouvant les formes d'anonymat, les zones d'indiscernabilité, les devenirs imperceptibles, les espaces lisses comme diraient Deleuze et Guattari. En ce sens, il s'agit d'abord de subvertir le rêve grec ou révolutionnaire d'une omnivisibilité de tous sur l'agora ouverte du village ou du monde devenu village global. Une société vivante et démocratique est une société où chacun peut devenir visible, être reconnu dans ses droits et sa dignité, et où chacun doit se garder régulièrement de l'être pour laisser un peu de place aux autres et au monde. Et il s'agit ensuite de subvertir la distinction bourgeoise entre vie privée et vie publique, tant l'expérience de la discrétion n'est justement pas une expérience privée, elle se déploie au milieu des autres - dans la rue, dans la foule, dans les manifestations publiques -, tandis que la vie publique de son côté ne doit pas être étrangère à certaines formes de discrétion, contre l'étalage un peu répugnant de son intimité ou en obligeant idéalement ceux qui s'y montrent et y participent à s'en retirer régulièrement.
Le second principe fondamental d'une politique de la discrétion consiste à renoncer complètement à la conclusion pratique de la La Société du spectacle de Debord, à savoir : attendre. Au contraire, les âmes discrètes n'attendent jamais, retirées dans la contemplation désolée du devenir du monde. Elles s'affairent sans cesse, au milieu et auprès des choses et des êtres, telle la Marthe de Maître Eckhart. Ce qui politiquement signifie ceci : il ne faut jamais attendre pour agir, ni le moment opportun, ni la présence des projecteurs, ni l'apparition d'un mouvement ou d'un évènement salvateurs. Parce que la discrétion ne dépend pas de l'apparition des êtres et des choses, mais la conditionne. C'est sa puissance et sa modestie. Une politique de fourmis."

lundi 26 mai 2014

dimanche 25 mai 2014

L'usage sonore du monde (25)




Un article, de notre plume, à propos du field recording est publié dans le numéro 74 (mai-juin 2014) de la revue Mouvement. Il y est question de sons étranges et beaux, de décentrement et d'expérience... Un autre texte, à propos du travail récent de Chris Watson, est par ailleurs lisible sur le site de la revue, ici.

jeudi 22 mai 2014

Une causerie avec Arlt (2)


L'album d'Arlt et Thomas Bonvalet (disponible en LP+CD depuis quelques semaines grâce au label almost musique) en a enchanté plus d'un (voir ici, ou ) depuis sa sortie, et pour cause. Pour ce disque, le duo a revisité son répertoire en compagnie du multi-instrumentiste (concertina, harmonica, guitalele percuté, microphones, amplificateurs, frappements de pieds, clappements de mains, peau de tambour, orgue à bouche, piano, banjo six cordes, plaques d’harmonica, componium, diapasons...) de Cheval de Frise, Powerdove et L'Ocelle Mare. On aurait du mal à décrire les onze chansons issues de cette rencontre (folk mais ..., chanson mais ..., free mais...), à citer leurs influences (cela a de toute façon été très bien fait ailleurs), à leur rendre tout simplement justice. Mais disons simplement qu'elles donnent envie de chanter à tue-tête sans craindre le qu'en-dira-t-on, de se rouler dans l'herbe comme un chien fou et d'exploser les cordes de sa guitare en jouant comme un branque. Cela s'appelle la joie et la jubilation. Autant dire que c'est le plus bel album qu'on ait entendu depuis longtemps. A l'occasion de sa parution, on a continué la causerie entamée ici avec le chanteur guitariste Sing Sing.
On peut suivre les dates de la tournée en cours sur le site de Murailles Music. Et on peut avoir un avant-goût de la fête avec cette vidéo.
L'illustration ci-dessus, de Benjamin Rabier, rend hommage à la pochette de l'album d'Arlt et Bonvalet, décorée d'un dessin du même artiste, et à la capacité du groupe à user des animaux comme matériau de chant et de danse...

Pourrais-tu me raconter, au-delà du récit circonstanciel, ce qui s'est passé sur scène avec Thomas Bonvalet, et qui a compté au point que vous décidiez d'enregistrer cet album ensemble ?


Dès les répétitions, quelque chose a pris feu qui nous a mis dans une joie folle, Eloïse et moi. Joie, pour commencer, de constater que ces vieilles outres de chansons n'avaient pas tout dit encore de ce qu'elles avaient dans le bide. Joie d'avoir nous même à inventer de nouveaux pas de danse sur un parquet de bal qu'on croyait connaitre par cœur. Mais aussi et surtout, joie de se laisser cannibaliser par Thomas. Nous aimions infiniment son travail et le voir avec Powerdove nous a convaincus de l'intérêt qu'il y avait à intégrer un tel vocabulaire au sein de chansons.
Ce qui s'est passé? On s'est retrouvés pris dans un champs magnétique inouï au centre duquel il a fallu tenir debout, sous la grêle, la foudre et les bourrasques. Sont apparues des verticales, des diagonales; surgissant de toutes parts, à dos desquelles nous nous sommes retrouvés à chevaucher un espace qu'on ne soupçonnait pas. Thomas se met à jouer et tes repères volent en éclats, tu es comme lâché dans une réserve de singes qui bondissent de partout, un réseau de signes violents qu'il faut apprendre à déchiffrer à mesure qu'ils te parviennent si tu veux pouvoir y réagir, y survivre et y répondre. C'était infernal, pour nous, de tensions et de débordements. Jouer avec Thomas c'est éprouver le présent comme rarement (dans la même secousse: tout le plaisir, toute la trouille, toute ce qui fait rire et sursauter en une seule détonation). Dès lors est naturellement née l'envie de voir si l'on pouvait documenter ça sur disque, et dans quelle mesure ce vertige était reconductible hors de la scène. En faire un album était en outre un bon laissez-passer pour pouvoir réclamer d'autres concerts avec lui.
A part ça, il nous a semblé que les chansons de Arlt portaient toutes, au moins en sous-textes, les éléments que charrie en elle-même la musique de Thomas (à l'insu même de Thomas, je n'en doute pas): météos convulsives, passages de spectres, menaces invisibles, désir à crue, épiphanies…


Chez Arlt, avec ou sans Thomas Bonvalet, il y la langue, l'art du contraste, mais il y aussi quelque chose qui relève de l'enfance. De l'excitation, de la jubilation, de la naïveté et de la bêtise aussi. Peux-tu me parler de cet aspect de la musique d'Arlt qui, me semble-t-il, est de plus en plus assumé ?


Je suis assez réservé quant aux "enfantillages", quant à une certaine forme de naïvisme que je tiens souvent pour une simili-fraîcheur à peu de frais, un sentiment de l'enfance à portée d'adulte qui s'en paye ainsi une tranche comme on fait d'un tour de manège. Je suis d'accord si tu parles de jouissance brutale, d'un désir de tout ramasser pour tout mettre en bouche, d'une capacité de se mettre en branle terriblement, de faire apparaitre des choses et de jouir de tout en même temps qu'on le craint ( les monstres sous le lit, ses crottes de nez, sa bite, l'orage ou ses propres cris). Je suis d'accord si tu parles d'une conception du temps réversible. Je suis d'accord si tu parles d'un constant étonnement, d'un permanent effarement, d'un appétit féroce, d'une tristesse insondable, du sentiment d'habiter un monde qui se métamorphose à chaque pas qu'on y fait, qui en contient mille possibles, un monde qui ne fait que gueuler , qui ne fait que réclamer qu'on s'y lance, qui ne fait que mordre. Alors oui l'enfance m'intéresse et j'essaie bien entendu de laisser vivre en moi l'enfant que j'ai été. Musicalement, je crois que ce qu'il y a de plus enfantin chez nous c'est un mélange de concentration extrême, et de lâcher prise. Il y a toujours eu chez nous, je crois, cette forme de grand sérieux dans le jeu, presque de solennité jusque dans la fantaisie que je crois reconnaitre chez les gamins (quand ils jouent, dessinent, délirent à plein tube). Mais je ne suis pas très bien placé pour parler des enfants, je n'en ai pas moi-même ni n'en fréquente beaucoup.


On dirait que vos chansons n'attendaient qu'à être malmenées. J'y retrouve ce que les grands musiciens dits de free jazz pouvaient infliger aux standards. Et du coup, et sans vous assimiler strictement à ce genre musical, je repense à un passage du livre Free Jazz de Carles et Comolli, qui me semble correspondre parfaitement à votre musique avec T. Bonvalet.
Qu'en penses-tu ? Comment envisagez-vous par ailleurs le processus d'improvisation ?
« 
Il nous semble que ce qu'on a nommé free jazz s'oppose constamment à l'idée d'une musique qui puisse se dérouler sans crise, sans menace sur son propre cours, sans miner sa propre scène.
De toute évidence l'improvisation s'oppose au programme, mais aujourd'hui elle est une machine de guerre contre la domination des programmes.
Et cette machine de guerre passe dans le jazz par la mise en jeu du corps dans la musique, non comme un registre rhétorique supplémentaire, comme part de réel qui ne se laisse pas complètement réduire ou annuler.
Corps comme ce qui gène et qui égare, ce qui dépasse et qui doit être dépassé.
L'improvisation est ce qui lie la musique à l'accident qu'il y a à vivre. »

 
Je ne sais pas très bien. Je pratique assez peu l'improvisation en soi, sauf par petites touches, je n'ai pas grand chose à en dire (ce que j'aime c'est inviter des improvisateurs à jouer avec nos chansons. On a fait ça avec Tori Kudo, Mc Cloud Zicmuse, Arrington de Dyoniso, Eric Chenaux, Gaspar Claus, Filipe Felizardo ou Manuel Mota). En tout cas, oui, les chansons d'Arlt ne demandent qu'à être malmenées. Ou menacées, au moins. Il y a une joie du péril, du parcours accidenté. Mais je ne sais pas quoi ajouter sans paraphraser ta citation. Disons au moins que j'ai toujours aimé ce que faisait Albert Ayler, par exemple, notamment des ritournelles, des airs, des rengaines traditionnelles. Ayler est une grande influence, moins pour le côté paroxystique et hurleur qui semble avoir principalement marqué la plupart de ses héritiers (et que j'adore, hein) que pour cette simple jubilation (fervente et grave) à secouer les anciennes formes, non pour les assassiner mais bel et bien pour les revitaliser, les maintenir ouvertes et vivantes, leur faire dire ce qu'on n'y avait pas encore entendu. J'aime bien l'idée, oui, de traiter nos propres chansons comme des traditionnels, des standards à notre échelle, qu'il faudrait remettre sur le grill régulièrement. J'aime écrire des chansons mais j'aime oublier au bout d'un moment que j'en suis l'auteur. J'aime les traiter en vandale. C'est ma façon de les aimer. Et être ouvert à l'accident, c'est ni plus ni moins qu'être ouvert à l'imprévu, c'est une façon (il y en a d'autres) de se tenir en alerte, en mouvement. De se garder en état d'étonnement. Et oui, trois fois oui pour la mise en jeu du corps dans la musique. La musique se fait avant tout avec le corps, en ce qui nous concerne.
A part ça, nous aimons assez que le fond et la forme dialoguent d'une façon ou une autre, que le sujet, le geste et la matière des chansons se confondent. Et ces chansons parlent beaucoup de catastrophes, d'accidents, de mises en crise, de chutes et d'étonnements. Donc...
Est-ce que j'ai répondu à ta question?


Pour en revenir à « La langue », est-ce que votre but ne serait pas au final de vous en débarrasser ? Et si, avec la voix aussi bien que les instruments, c'est pareil, vous acheviez de phraser pour proférer, psalmodier, balbutier – sans langue – afin de, comme toute musique digne de ce nom, « faire taire ce qui journellement vous fait mal et qui, sur le moment, sera tantôt écarté, tantôt creusé et mué en source d'enivrement » ? (en chipant quelques bons mots à Michel Leiris)

Tu veux dire nous débarrasser du langage ou de notre premier album ( qui s'appelle "La langue")?
Toujours est-il que non. J'ai parfois la tentation de la musique pure, qui n'exprime rien d'autre qu'elle même, mais je suis finalement, bien qu'il m'arrive souvent de m'en défendre, véritablement obsédé par l'art de la chanson, celui des troubadours comme celui de la pop. Et puis, la parole m'intéresse (pas nécessairement en tant qu'information qu'on échange, mais en tout cas celle dont on use pour ensorceler/désorceler, celle dont on use pour faire apparaitre des mondes, celle dont on use pour faire des trous dans le réel) et je suppose qu'elle m'intéressera longtemps.
Je crois au verbe. J'en aime la force prodigieuse, le mystère, la fureur. Tout ça n'empêche pas, je crois, de proférer, psalmodier, balbutier, de lancer yodels et youyous, onomatopées, soupirs ou grognements. Si nous en avions le pouvoir, plutôt que de me débarrasser du langage, j'aimerais au contraire être foutu de le vivifier, l'intensifier, de donner à voir (et entendre) tout son brûlant, tout son danger. Mais bon. Au final surtout, nous babillons.


Je suis peut-être un peu gourmand, mais est-ce que, toujours avec ces idées de rencontres, de contrastes et de relectures, on pourrait espérer écouter un jour un album « Arlt & Maher Shalal Hash Baz » ?

Avec Maher Shalal Hash Baz au complet, j'en doute, avec Tori Kudo seul, déjà nous aimerions bien (c'est un extraordinaire multi-instumentiste). Il y a déjà des enregistrements live avec lui qui improvise au piano (désaccordé) sur nos chansons. Ils sont sur les bonus de l'édition japonaise de Feu la figure. L'idéal serait de passer quelques jours avec lui en studio et de lui laisser faire ce qu'il veut. Mais c'est un peu difficile à organiser. On verra. En tout cas, nous adorons jouer en sa compagnie. C'est une source d'étonnement permanent. Il est capable d'emmener les chansons dans mille directions à la minute. Il suggère un arrangement, l'esquisse sur le vif, change d'avis, se retourne, passe à autre chose. Les chansons paraissent entre ses mains contenir tous les possibles.

mercredi 21 mai 2014

Le peintre (6)


Tu marches le long des murailles de la ville. La boue, le vent et la pluie, et malgré tout tu braies comme un âne heureux. Hier, la gilde des peintres t'a reçu parmi ses maîtres. Pour cela, tu n'as pas fait grand-chose, juste un retable pour une quelconque corporation, des cadres dorés, quelques pots-de-vin. Tu es un héritier. Les jurés de la gilde ont examiné les volets peints de ton œuvre et ont fermé les yeux sur quelques maladroites éclaboussures, quelques regards louches, quelques brocards ternes. Désormais, tu pourras ouvrir ton propre atelier, t'établir, produire et vendre, et peut-être, plus tard, transmettre à ton tour le métier. A quoi penses-tu à ce moment charnière de ta vie ? Quelles sont tes aspirations ? De la liberté, la richesse, un destin. Ou rien. Il est difficile, voire impossible, d'imaginer ce qu'un jeune homme attend de la vie à l'orée du 16e siècle. J'aime à penser qu'à ce moment, Le Peintre, tu t'es senti bandit joyeux, insolent et drôle. Mais les cloches ont sonné et tu es rentré chez toi, avec le vent et l'imagination dans le dos.

mardi 20 mai 2014

Quel effet cela fait, d'être une chauve-souris ?



Qu'est-ce qu'une expérience consciente ? L'homme seul vit-il des expériences ? Peut-on, et comment, pallier l'impossibilité de décrire une expérience autre, d'un animal par exemple, en usant d'autres critères que l'imagination ? Ce sont quelques-unes des questions que se pose le philosophe Thomas Nagel dans son célèbre article Quel effet cela fait, d'être une chauve-souris (What Is It Like to Be a Bat? dans Philosophical Review 83, 1974, pp. 435-450, traduction en français par P. Engel, dans Questions mortelles, PUF, 1983) et qu'on pourra lire ici. Et cela impose une saine humilité. Extrait :

"(...) on pourrait aussi croire qu'il y a des faits qui ne pourraient jamais être représentés ou compris par les êtres humains, même si l'espèce devait durer toute l'éternité - tout simplement parce que notre structure ne nous permet pas d'opérer au moyen de concepts du type approprié. Cette impossibilité pourrait même faire l'objet d'une observation de la part d'autres créatures, mais il n'est pas évident que l'existence de telles créatures, ou la possibilité de leur existence, soit une précondition du caractère signifiant de l'hypothèse selon laquelle il y a des faits inaccessibles aux êtres humains. (Après tout, la  nature de créatures ayant accès à des faits inaccessibles aux humains est sans doute en soi-même un fait inaccessible aux humains.) De demander quel effet cela fait d'être une chauve-souris semble nous conduire, par conséquent, à la conclusion suivante : il y a des faits qui ne consistent pas en la vérité de propositions exprimables dans un langage humain. Nous pouvons être contraints de reconnaître l'existence de faits de ce genre sans être capables de les établir ou de les comprendre."

lundi 19 mai 2014

Des milliards de pères (7)


J'ai des milliards de pères.
Lui m'apprend à gueuler et à préférer les fous, les enfants et les animaux.

lundi 12 mai 2014

dimanche 11 mai 2014

Les sans-noms (3)






Les hurleurs (2001-2004) de Mathieu Pernot.

"Ils sont de l'autre côté du mur, dans cet entre-deux qui sépare le carcéral de l'urbain, une rue, un terrain vague qui est encore la prison et pas tout à fait la ville ; sur ce chemin du dehors, le corps tendu vers le dedans, ils disent en un cri des paroles de réconfort et des nouvelles à ceux qui demeurent dans le temps immobile (...). Chant carcéral où se mêlent l'intime et le collectif, l'insulte et le rire, l'essentiel et le dérisoire. Les "hurleurs" nourrissent clandestinement cet étrange chœur des maisons d'arrêt."
Philippe Artières, extrait de ligne de fuite, Hautes Surveillance, Actes Sud, 2004.

Une exposition donne à voir le travail de Mathieu Pernot au Jeu de Paume jusqu'au 18 mai.

samedi 10 mai 2014

Mnémotourisme (29)







Gustaf Eisen était également photographe à ses heures. Voici quelques exemples de ses clichés, au Guatemala, probablement au début du 20e siècle.

vendredi 9 mai 2014

Vers les cimes (42)




Pour raconter une vie, il y a ceux qui creusent, inlassablement, sans sortir la tête de leur trou. Il y a ceux qui courent. Il y a ceux qui marchent au pas de la chronologie et des hauts faits. Et puis il y a ceux qui nous plaisent, qui se promènent le nez en l'air, trébuchent d'un récit à l'autre, font des aller-retours sans autre intérêt que le plaisir de raconter. Fredrik Sjöberg, avec La Troisème île (dernier volume de l'indispensable collection Biophilia chez José Corti)  fait clairement partie de ceux-ci. Avec ce texte, il offre une biographie éclatée et jubilatoire de Gustaf Eisen (1847-1940), un scientifique oublié qui fut pourtant historien de l'art (on lui doit un ouvrage classique sur le Saint Graal), viticulteur (il est un des premiers à introduire la vigne en Californie), spécialiste des vers de terre, ami de Strindberg ou encore pionnier de l'écologie (il contribua à la survie des grands séquoias par la création du Sequoia National Park). En plus de conter cette vie loin d'être minuscule, l'auteur revient sur son propre parcours de scientifique et d'écrivain, et offre de splendides pages sur ses passions d'enfance pour les papillons de nuit et autres bestioles (à noter qu'une référence aux magnifiques Porteurs de lanternes de Stevenson a achevé de nous séduire...). Surtout, à travers le destin de Gustaf Eisen, l'auteur brosse le portrait d'un âge d'or de la science, où les choses du monde n'attendaient qu'à être cueillies en abondance pour être nommées.
Ci-dessus, la baleine de A.W. Malm dont il est question dans l'extrait ci-dessous.

" (...) August Wilhelm Malm (1821-1882), l'homme qui se rendit célèbre en 1865, en empaillant une baleine bleue échouée sur la côte. Aujourd'hui encore, on peut la voir au musée de Göteborg. Le monstre pesant près de 25 tonnes, l'entreprise fit aussitôt parler d'elle, et davantage encore quand, avec son talent publicitaire, Malm aménagea dans le ventre de la bête un petit café, où l'on pouvait se reposer autour d'une tasse de café ou un verre de punch.
Toutefois, des bruits se mirent bientôt à circuler : les entrailles de la baleine seraient devenues un lieu de rendez-vous non seulement pour les amateurs du café ; on y aurait surpris un couple en train de faire l'amour, puis un autre, de sorte qu'on se vit dans l'obligation de fermer l'établissement. Une histoire qui confirme mon hypothèse selon laquelle les études de sciences naturelles ne sont généralement qu'un prétexte pour des activités plus fondamentales.
Ou bien, s'agissait-il d''un intérêt sportif ? Faire l'amour dans une baleine, un peu comme de nos jours des natures aventureuses s'y livrent à bord d'un avion, sans autre ambition que de pouvoir se considérer comme des membres à part entière du soi-disant "club des 10000 mètres". Des plaisirs modestes.
Comme cette baleine empaillée était unique au monde, Malm gagna pas mal d'argent en l'exhibant en public ; il finit cependant par succomber à une sorte de folie des grandeurs. Après avoir connu un succès facile à Stockholm, il réussit à transporter son trésor à Berlin, le faisant voyager dans un wagon spécialement construit ; mais une fois là-bas, son entreprise périclita. La recherche sur les vers de terre, à laquelle il s'adonna par la suite, avait dû lui procurer de l'apaisement. Lui aussi avait échangé des lettres avec Charles Darwin.
Toutefois, le plus grand exploit scientifique d'A.W. Malm eut lieu bien avant les vers et la performance de la baleine : dans les années 1850, à force de travail assidu, il avait acquis la réputation du meilleur expert suédois dans le domaine des ... syrphes ! Sa thèse, Remarques sur les Syphici en Scandinavie et en Finlande, n'a pas perdu de son intérêt ; on y apprend, entre autres, comment, le 15 juillet 1857, posté à 7 h du matin près d'une reine-des-prés en fleur aux abords de Torebo Gard à Orust, dans une île de l'archipel du Bohuslän, il réussit à capturer un exemplaire de Callicera aurata."

jeudi 8 mai 2014

Des nœuds et des liens (1)


Le nœud de drisse de bonnette.

mardi 6 mai 2014

Dressez vous sans relâche jusqu'à ce que les moutons deviennent des lions


Avis aux êtres de petite taille :
Le dimanche 1er juin, 15.00, au Cercle du Laveu.
Des enfants, des flèches et la forêt de Sherwood...
Merci à J et J pour l'affiche !

lundi 5 mai 2014

Des milliards de pères (6)


J'ai des milliards de pères.
Lui me rappelle que "l'étude de la nature" doit être "notre seule religion".

vendredi 2 mai 2014

Des milliards de pères (5)


J'ai des milliards de pères.
Lui m'enseigne que pour être, je peux être Personne.

jeudi 1 mai 2014

La Naissance de la Musique


"Derrière moi, sous un tas de feuilles suspendues à des branches qui font office de dais, on vient d'étendre le corps gonflé et noir d'un chasseur mordu par un crotale. Fray Pedro dit que la mort remonte à plusieurs heures. Cependant, le Sorcier se met à secouer une calebasse pleine de petits graviers, seul instrument que ces gens connaissent pour tâcher d'éloigner les mandataires de la Mort. Il se fait un silence rituel, annonciateur des formules magiques, qui porte à son comble l'expectative générale. Alors, dans la vaste forêt qui s'emplit de terreurs nocturnes, la Parole surgit. Une parole qui est désormais plus que simple parole, qui prend la voix de celui qui exprime et celle qu'on attribue aussi à l'esprit du cadavre. L'une sort de la gorge du rebouteur ; l'autre, de son ventre. L'une est grave et confuse tel un bouillonnement de lave souterrain ; l'autre, au timbre moyen, est coléreuse et criarde. Elles alternent et se répondent. L'une menace quand l'autre gémit ; celle du ventre devient sarcasme quand celle qui surgit du gosier devient pressante. On entend des espèces de portamenti gutturaux, qui se prolongent en hurlements ; des syllabes qui soudain se répètent beaucoup, finissant par créer un rythme ; il y a des trilles soudain coupés par quatre notes qui sont l'embryon d'une mélodie. Puis c'est la vibration de la langue entre les lèvres, un mugissement rentré, un halètement à contre-mesure, sur la calebasse. C'est quelque chose qui se place bien au-delà du langage et qui cependant est encore très loin du chant. quelque chose qui ignore la vocalise, mais est déjà plus que le mot. Ces cris sur un cadavre entouré de chiens muets deviennent vite horribles et effrayants. Le sorcier le prend à partie maintenant, vocifère, frappe le sol de ses talons, dans une crise de fureur imprécatoire qui est, déjà, la vérité profonde de toute tragédie, tentative primordiale de lutte contre les puissances de destruction qui se mettent en travers du calcul des hommes. J'essaye de rester en dehors, de garder les distances. Mais je ne puis me soustraire à l'horrible fascination que cette cérémonie exerce sur moi... Devant l'obstination de la Mort, qui refuse de lâcher sa proie, la Parole mollit, se décourage. Dans la bouche du Sorcier, du rebouteur orphique, le Thrène - car c'est un thrène que j'entends - râle et s'affaisse convulsivement et me laisse ébloui sous le coup d'une révélation : je viens d'assister à la Naissance de la Musique."

Extrait de : Alejo Carpentier, Le partage des eaux, 1956.