lundi 27 avril 2015

Filmer les sans-noms #3


Ce dimanche 10 mai 2015 auront lieu au Cercle du Laveu deux séances de projection exceptionnelles de poèmes ethnographiques avec les Indiens Tarahumaras du Mexique, filmés durant près de trente ans par Raymonde Carasco et Régis Hébraud.

Projection unique de quatre films inédits, en présence de Régis Hébraud.

« On dit que Tarahumara veut dire « le peuple qui marche », « le pied qui court ». Mensonges. Pour nous, Tarahumara veut simplement dire : « les hommes » ».
Paroles de l'Indien Tarahumara Erasmo.

« C'est comme le squelette du devant qui revient, m'ont dit les Tarahumaras, du RITE SOMBRE, LA NUIT QUI MARCHE SUR LA NUIT. »
Antonin Artaud, Le Rite du Peyotl chez les Tarahumaras, 1948.

C'est ainsi que « l'éternel envoûté » Antonin Artaud achève un de ses derniers textes consacrés aux rites et croyances des Indiens Tarahumaras du Mexique, peu avant de mourir, en 1948. En 1936 déjà, il se rend au Mexique afin « de retrouver et ressusciter les vestiges de l'ancienne culture solaire ». D'après la légende, il part à cheval dans la montagne à la rencontre des Tarahumaras et s'y fait initier aux mystères du Ciguri, c'est-à-dire du Peyotl. Il en ramènera des mots, des visions qui le bouleverseront à jamais. Il écrit d'ailleurs peu après les Nouvelles révélations de l'être avant de se faire interner durant de nombreuses années.
Autre temps, autres lieux. A la fin des années 1970, Raymonde Carasco (1939-2009), alors chercheuse en philosophie et cinéma à l'Université de Toulouse, décide de se rendre au Mexique, sur les lieux qui ont tant marqué ses idoles Serguei Eisenstein et Antonin Artaud. Et là, c'est le choc de la rencontre  : le « bleu du ciel », la « terrible montagne », et au sein de ce paysage, et inséparable de celui-ci, les Tarahumaras, « les hommes ».
Durant une trentaine d'années, Raymonde Carasco se rend en compagnie de son mari Régis Hébraud sur ces terres sèches et immémoriales. Elle y tisse des liens avec les Indiens, s'initie au Peyotl et aux mystères des derniers chamans, qui finiront par la reconnaître comme une des leurs. Avec des moyens financiers et logistiques dérisoires, elle y filme les rituels, les paysages, les hommes et les femmes, composant une vaste fresque documentaire, sensuelle et lyrique. Et alors que le chant du Tutuguri et la râpe du Ciguri laissent peu à peu place au silence, ces images resteront, ultimes témoignages d'autres réalités, d'autres manières de « voir ». Jean Rouch, réalisateur et inventeur de la ciné-transe, séduit, prêtera sa voix au commentaire de deux de ces films (La danse du Peyotl et Le dernier Chaman).

Diverses rétrospectives ont reconnu cette œuvre unique, en 2014, au festival Cinéma du Réel à Paris et au festival L'âge d'or à Bruxelles, en 2015, au Ficunam à Mexico et au center of Contemporary Culture of Barcelona....

Régis Hébraud, époux de Raymonde Carasco, mais aussi compagnon de voyage, monteur, opérateur et preneur de son de tous ces films sera présent pour introduire les séances et prendre part à une discussion.

Programme :
16.00 - Gradiva esquisse 1 (1978, 25') - Tutuguri. Tarahumaras 79 (1980, 25')
20.30 - Ciguri Tarahumaras 98. La danse du peyotl (1998, 42') - Ciguri Tarahumaras 99. Le dernier Chaman (1999, 65')

Prix : (2 €) et 20.30 (3 €) (4 € pour les deux séances)

Infos :
Le site de Raymonde Carasco et Régis Hébraud : http://raymonde.carasco.free.fr/index2.htm
Les extraordinaires carnets de Raymonde Carasco Dans le bleu du ciel. Au pays des Tarahumaras (1976-2001) ont été publiés récemment par les éditions François Bourin : http://www.bourin-editeur.fr/fr/books/dans-le-bleu-du-ciel/381/
 

jeudi 16 avril 2015

Mnémotourisme (38)

 "L'Ombra della serra (L'ombre du soir)", statuette étrusque, 3e siècle BC, Volterra, Musée Guarnacci.

Alberto Giacometti, Grande femme VI, 1960-1961, Fondation Alberto et Annette Giacometti.

"Les historiens de l'art et de la littérature savent qu'il y a entre l'archaïque et le moderne un rendez-vous secret, non seulement parce que les formes les plus archaïques semblent exercer sur le présent une fascination particulière, mais surtout parce que la clé du moderne est cachée dans l'immémorial et le préhistorique. C'est ainsi que le monde antique se retourne, à la fin, pour se retrouver, vers ses débuts ; l'avant-garde, qui s'est égarée dans le temps, recherche le primitif et l'archaïque. C'est en ce sens que l'on peut dire que la voie d'accès au présent a nécessairement la forme d'une archéologie. Celle-ci ne nous fait pas remonter à un passé éloigné, mais à ce que nous ne pouvons en aucun cas vivre dans le présent."
Giorgio Agamben, Qu'est-ce que le contemporain ?, Paris, 2008.

On pense aux arts plastiques, à la littérature bien sûr, mais aussi à la musique, à Moondog, au Velvet Underground, à Benjamin Britten, à Albert Ayler, à Leoš Janáček, à Matana Roberts, à Arlt, au label La Nòvia, sans compter quantité d'autres, tous conviés à ce "rendez-vous secret"...

mardi 14 avril 2015

La danse des possédés (110)



"Il faut penser ce point : La victoire de l'invisible ne brille pas."
(Pascal Quignard, Les Ombres errantes)

lundi 6 avril 2015

Une causerie avec Philippe Delvosalle (Okraïna Records)





Il y a ceux qui thésaurisent et il y a ceux qui partagent. Parmi les seconds figure en bonne place le tenancier du blog globe glauber, lieu d'exception où j'ai eu pendant longtemps l'impression de découvrir les musiques et cinémas les plus excitants qui soient. Ce blog-corne d'abondance était tenu par une personne qui n'en était pas à son coup d'essai en matière de transmission : Philippe Delvosalle. Chroniqueur et passeur de témoins au désormais Point Culture, mais aussi au sein de l'émission MU (Radio Campus), ce dernier avait déjà œuvré à la Cinémathèque, à la Ferme du Biéreau, créé le label Ubik et le fanzine Bardaf! et contribué à la programmation du Ptit Faystival, de Filmer à tout prix et de l'indispensable Âge d'or... Ouf, n'en jetons plus ! 
Il y a bientôt deux ans et demi, sans crier gare, Philippe a lancé un nouveau label, Okraïna records, avec un disque, indispensable à plus d'un titre, d'Eloïse Decazes (Arlt...) et Eric Chenaux (Constellation Records...). Le choix des artistes édités depuis ce premier essai, le soin porté aux disques et les projets du label m'ont donné envie d'en savoir plus. 
Un tout grand merci à Philippe pour les mots qui suivent, pour les sons et les images, passés et à venir !

Pour trouver les disques Okraïna, ça se passe ici
Pour les projets 2015, c'est .
Pour les dates des prochains concerts de Rev Galen, c'est un peu plus loin .
Et pour suivre presque au quotidien l'actualité des artistes "Okraïna", on clique sur la page fcbk du label.

Okraïna est le nom d'un film russe réalisé en 1933 par Boris Barnet. Pourrais-tu m'expliquer les raisons du choix de cette filiation ?

En fait, le label aurait pu – ou aurait dû – s’appeler L'amour existe, du nom d’un autre film. Un court métrage documentaire, à la fois poétique, très touchant et très visionnaire, du jeune Maurice Pialat sur la banlieue parisienne et qui est pour moi un des plus beaux films du monde. L’idée était de sortir un double vinyle (30cm dans ce cas là, ça aurait été la seule exception dans les sorties de ce label) avec toute la bande-son du film sur une face (la musique de Georges Delerue, le texte de Pialat lu par Jean-Loup Reynhold) et des reprises-hommages-relectures sur les trois autres faces… J’ai fait l’erreur d’écrire à la veuve du cinéaste, la productrice de L’Inconnu du lac, Timbuktu, etc. Je n’ai jamais eu de réponse à mes différents courriers. J’aurais bien sûr dû demander l’autorisation pour reprendre la bande-son du film sur disque mais je n’aurais pas dû écrire pour demander l’autorisation d’utiliser le titre du film comme nom de label. J’aurais dû le faire de manière plus sauvage. C’était clairement un hommage, positif… Mais, bon…
Mais en tout cas, c’est clair que depuis plus de vingt ans la musique et le cinéma sont les deux sources d’énergies qui me font avancer. Du coup, après la « déconvenue Pialat », j’ai vite cherché du côté d’un autre cinéaste que j’aime beaucoup qui est Boris Barnet. C’est un cinéaste autodidacte, ancien boxeur, qui a fait tous ses films dans le cadre du cinéma soviétique mais en jouant avec les limites du film de propagande. Comment faire une œuvre personnelle, comment injecter de vrais personnages humains et non juste des archétypes, comment infuser de l’humour, etc. dans des films qui devaient obtenir l’aval de l’administration stalinienne et de ses services de censure… 
Strictement au niveau du film, je crois qu’aujourd’hui je préfère Au bord de la mer bleue (1936) à Okraïna (1933 – que j’aime vraiment bien, mais avec des moments plus forts et d’autres plus faibles) mais je suis un cinéphile bruxellois des années 1990 et à l’époque, ici, c’étaient plutôt les muets de Barnet (La Jeune fille au carton à chapeau, La Maison de la rue Troubnaïa, le sérial Miss Mend, etc. ) et Okraïna qui passaient souvent. À Paris, c’était plutôt Au bord de la mer bleue. Nicole Brenez a écrit un très très beau texte sur le film et sur Barnet (cf. vidéo ci-dessous), sur son « éthologie » : selon elle, « l’euphorie d’avoir un corps ». Mais, pour revenir au label (!), Au bord de la mer bleue, c’était un peu long comme nom. Donc…


Si j'en connais quelques éléments épars, j'aimerais lire les différentes étapes de la préhistoire d'Okraïna. Par ailleurs, qu'est-ce qui t'a conduit au choix du format particulier de tous ces disques ?

Si on repart de la préhistoire de la préhistoire d’Okraïna, de son ère pré-cambrienne, j’avais un autre label, Ubik, à la fin des années 1990 (de 1994 à 2000-2001, je crois). Une époque d’avant Internet ; une époque de cassettes, de catalogues papiers, de timbres postes et de billets de banque cachés dans les enveloppes. Ubik était un label très lié à la scène lo-fi internationale avec des sorties de disques de Folk Implosion (Lou Barlow + John Davis), de Jad Fair et David Fair (de Half Japanese), de Wio, etc. J’avais lancé ce label parce que j’étais très fan de la musique en chambre du Bruxellois Dodes’ka-den (Phil Vandresse, par ailleurs chanteur de l’excellent groupe (post-) punk Typhus). Il avait enregistré plus de 100 morceaux dans son grenier dont plusieurs dizaines étaient assez stupéfiants. Je les faisais écouter aux responsables de plusieurs labels existants, la plupart trouvaient ça très bien mais personne ne faisait le pas pour les sortir (quelques années plus tard, Dominique A. a publié un 45t de Dodes’ka-den sur son label de 45t Bilbo Product). Du coup, en ayant l’opportunité de sortir aussi le disque avec Lou Barlow, j’ai lancé Ubik pour sortir la musique de Phil Vandresse. Récemment, j’ai réécouté son album Underwhere Everywear (1997) et j’étais à nouveau soufflé par l’originalité et la qualité de ses chansons et très fier de l’avoir sorti. 
Un autre disque Ubik dont je suis extrêmement fan mais dont je regrette qu’il soit à ce point méconnu (alors que pour moi il pourrait devenir culte, être réédité, voir certains de ses morceaux repris sur des compilations) est le Bol d’or e.p. des Sick Ducks (ubik 003 en 1994), enregistré par trois jeunes banlieusards des Yvelines (je pense) dans le salon de leurs parents, quelque part entre les Zip Code Rapists et Stereolab (en version moins contrôlée, plus dans le dérapage)… 
Quoi qu’il en soit, malgré ces motifs de satisfaction, vers 2000-2001 j’ai décidé de mettre Ubik en veilleuse. D’une part parce que j’avais d’autres activités (peu de temps après, je me suis retrouvé à habiter et à programmer cinéclub et concerts à la Ferme du Biéreau à Louvain-la-Neuve – okraïna #2 en rend (très) partiellement compte) mais aussi, d’autre part, parce que j’avais le sentiment que la promo, la vente, l’écoulement des disques n’était vraiment pas mon point fort, que ce n’était « pas mon truc »…
Pendant une petite dizaine d’années, cela ne m’a vraiment pas manqué de ne pas sortir de disques. Mais j’ai continué à beaucoup en acheter (surtout aux concerts que j’organisais ou que j’allais écouter). Puis, en 2008, à Bruxelles, Catherine Plenevaux a lancé le label de 45t Lexi Disques et ça a été un des éléments pour raviver plus clairement une sorte d’envie… C’est une belle histoire parce que Catherine raconte qu’une des sources d’inspirations pour Lexi Disques… c’étaient les 45t Ubik ! Ubik a donc partiellement contribué à faire naître Lexi qui a contribué à faire naître Ubik 2.0 c'est-à-dire Okraïna !
Par rapport au format, il y a deux sous-questions dans la question : « Pourquoi en vinyle ? » et « Pourquoi des vinyles 25cm (ten inches) ? » Pour Okraïna, je sors des disques que j’aimerais acheter si quelqu’un d’autre les publiait et dans tout ce contexte de dématérialisation de la musique, je trouve que si on fait le choix de continuer à diffuser de la musique sur un support, à jouer la carte de l’objet, il faut que cet objet soit un « vrai objet », un bel objet… Par rapport au format 25cm je pourrais essayer de répondre avec des arguments plus ou moins rationnels (la taille intermédiaire entre le 30cm et le 17cm, la manière dont on le tient en mains, ce que cela veut dire en terme de durées, etc.) ou avec des éléments plus émotionnels (le 25cm comme format-clé des disques 78t ou des exemples marquants de The Ex, Huggy Bear, Thinking Fellers Union Local 282, Maher Shalal Hash Baz, Daniel Johnston, Richard Youngs ou du BBC Radiophonic Workshop sortis sur ce format)… Mais… Il ne faut pas trop tourner autour du pot, il y a quand même une bonne dose de fétichisme là-dedans !

Le nom du label est directement lié à un film donc, mais ce n'est pas le seul lien qu'il partage avec le monde des images. Le label est en effet caractérisé par une identité visuelle forte : chaque disque est « décoré » par l'artiste Gwénola Carrère. Pourrais-tu évoquer cet aspect du label et introduire le travail de l'illustratrice ?

J’aurais envie de dire : le cinéma c’est plus que des images, c’est aussi entre autres du son et du temps. Les disques Okraïna, c’est aussi du son (de la musique) et des images (généralement deux : le recto et le verso). Et du temps. Ce qui m’intéresse dans la manière de travailler de Gwénola Carrère – avec qui on avait fait une série d'affiches de concerts en sérigraphie pour la Ferme du Biéreau vers 2007 – c’est comment elle se confronte à la musique qu’elle est censée « illustrer ». Le temps qu’elle passe, les dizaines d’écoutes pour qu’une idée apparaisse puis s’affine…
L’idée de départ de ce qui allait devenir Okraïna, avant même que le label existe, était d’avoir deux constantes (le format 25cm et les pochettes de Gwénola Carrère) et qu’à partir de ces deux points d’ancrages « tout » était possible… 

Si les parutions du label sont variées dans leur style, je ressens tout de même une « ligne éditoriale » forte, cohérente. J'ai parfois l'impression qu'Okraïna suit un chemin similaire au label ESP-Disk. Il y a les disques d'Ed Askew, d'Ed Sanders des Fugs, la chanson et l'esprit de Black is the Colour... d’Éloïse Decazes et Delphine Dora... Je serais heureux de te lire à ce propos !

En tout cas, rien n’était prémédité. Au moment de sortir okraïna #1 (Éloïse Decazes et Eric Chenaux), il y avait juste le projet du #2 (la compilation d’enregistrements live de concerts acoustiques à la Ferme du Biéreau). Mais je n’avais aucune idée du #3. C’est un peu comme si je tirais sur le fil d’un tricot fait de laines multiples et à travers le trou d’une serrure : je tire, il y a du fil qui vient, noué à un autre fil, etc. mais je ne sais pas vraiment, plus de 3-4 « coups » à l’avance où je vais, où cela va me mener… Bien sûr, il y a des choix, c’est aussi lié à mes goûts… Mais si on m’avait dit en 2011 que j’allais sortir des disques d’Éloïse Decazes, d’Ignatz, d’Ed Askew ou d’Ed Sanders, j’aurais traité mon interlocuteur de fou et je n’y aurais pas cru.
Ce n’est qu’après que je remarque certaines choses, certaines lignes qui apparaissent. Oui, il y a deux Ed américains, septuagénaires et ayant sorti des disques sur ESP à la fin des années 1960. Et « Black is the Color of My True Love’s Hair » par Éloïse Decazes et Delphine Dora (okraïna #6) qui te fait penser à Patty Waters… aussi sur ESP. Mais c’est une chanson traditionnelle dont il existe des dizaines de versions (de Nina Simone à Nurse With Wound, en passant par Davy Graham et Espers) et Delphine et Éloïse la reprennent plus via la filiation John Jacob Niles / Luciano Berio / Cathy Berberian que via Patty Waters…
Un autre élément que j’ai remarqué il y a quelque temps, c’est le nombre de duos : Decazes / Chenaux, Decazes / Dora, Ignatz / Harris Newman, Ed Askew / Steve Gunn, Ed Askew / Joshua Burkett, Senyawa (Rully Shabara / Wukir Suryadi), Rev Galen (Catherine Hershey / Gilles Poizat) ! Sinon, Alex Neilson (entre autre le batteur de Richard Youngs) avait remarqué dans sa chronique de Okraïna #3 dans le Wire que « Okraïna forge[ait] des connexions ‘avant folk’ entre l’ancien et le nouveau monde ». Je ne me l’étais jamais dit en ces termes avant de le lire. Et par rapport à ça, je suis très content de sortir le disque du groupe indonésien Senyawa qui va tirer ce côté folk à la fois vers un autre continent et vers un autre type d’énergie, plus électrique, plus rock.
Mais sinon, tout ça est aussi affaire de rencontres (et donc, oui, de connexions). La rencontre avec Éloïse et Sing Sing de Arlt a été très importante. Je visite quotidiennement leur page Facebook qui est pour moi une fameuse source de (re-) découvertes musicales. C’est via eux que je suis rentré en contact avec Eric Chenaux, avec Harris Newman, avec Catherine et Gilles de Rev Galen, que j’ai découvert le projet Sourdure d’Ernest Bergez dont je sortirai très probablement un disque en 2016, etc. Ed Sanders, je le connaissais via les Fugs depuis un article d’Emmanuel Levaufre sur ESP dans mon fanzine papier des années 1990 Bardaf ! mais j’ai découvert ses projets solos et son synthétiseur à doigts (Pulse Lyre) via l’incroyable morceau « Matisse » que David Mennessier – avec qui je fais de la radio tous les dimanches soirs sur radio Campus à Bruxelles – m’a fait écouter en 2012.

 

C’est comme ça que, par rebonds, j’ai découvert sa cassette Yiddish Speaking Socialits of the Lower East Side. C’est un autre élément qui apparaît après coup : presque toutes mes sorties sont des rééditions de musiques qui ont eu jusque là une existence plus confidentielle : des CD-R à 50 exemplaires, une cassette devenue culte, des sessions radio uniquement disponibles sur le Net, des enregistrements live inédits… Cela fait en tout cas une différence avec ESP : on n’est pas dans « The artists alone decide what you will hear on their ESP-Disk » mais plutôt dans « The artists and the label manager decide together what you will hear on their Okraïna record » !

Il y a eu le disque d'Eric Chenaux et d’Éloïse Decazes. Il y aura bientôt celui de cette dernière avec Delphine Dora, mais aussi le disque de Rev Galen et d'autres projets. On pourrait donc dire que le label accompagne ce qui se passe en France depuis quelques années avec des groupes comme Arlt et des labels comme La Nòvia ou La Souterraine. Tu peux m'écrire quelques mots à ce sujet ?

C’est clair qu’il se passe des choses intéressantes aujourd’hui en France. Mais pour moi ce n’est pas vraiment nouveau. Même si cela ne s’entend peut-être pas dans les sorties Okraïna, j’ai cru très sincèrement que le label bordelais des Potagers natures était le meilleur label du monde dans les années 2005-2010. Les accents de la musique passionnante produite en France se sont peut être légèrement déplacés vers des musiques un peu plus folk ou une peu plus « chanson » mais ce sont des mondes perméables et complémentaires. Des gens comme Thomas Bonvalet ou Yann Gourdon font d’ailleurs la jonction. Récemment, j’ai acheté d’un coup tous les CD de La Nòvia que je n’avais pas encore. C’est un excellent label. Je rêve d’une double affiche La Nòvia / Okraïna, ça pourrait très bien fonctionner. Il y a aussi Sourdure qui est très proche – à la fois musicalement et amicalement – de leurs manières d’appréhender ces patrimoines anciens comme quelque chose de vivant, de vibrant, de contemporain et de non-muséifié. Par rapport à La Souterraine, il y a leur choix de se focaliser sur la langue française ce qui n’est pas (du tout) un pré-requis chez Okraïna. Il y a « Rossignolet du bois » et les deux morceaux occitans des Folk Songs de Berio par Decazes / Dora… mais sinon, pour avoir des chansons en français, il faudrait aller chercher du côté de « Je crois que je ne t’aime pas » ou de « Parsec finitude » des Sick Ducks sur Ubik…



Peux-tu nous présenter en quelques mots les prochaines parutions d'Okraïna ?

Une série de… simples 25cm (après quatre doubles). Après Yiddish Speaking Socialists of the Lower East Side, morceau quasi spoken word de 17 minutes de Ed Sanders (okraïna #5) et les reprises des Folk Songs « de » Luciano Berio par Éloïse Decazes et Delphine Dora, il y aura la bande-son (chansons ET intermèdes en mode field recording) du court métrage Calling the New Gods dans lequel Vincent Moon filme Senyawa in situ à Yogyarkarta.


Puis, il y aura Rev Galen, projet de Catherine Hershey et Gilles Poizat qui ont mis en musique (deux voix, guitare, trompette) les poèmes du grand-père de Catherine, révérend de son état. De très, très belles chansons touchant à la quintessence de ce qu’est pour moi la pop : une musique accessible, abordable, touchante… mais qui ne s’interdit en rien recherches, singularités, audaces et surprises ! Comme une sorte de transmutation alchimique !

dimanche 5 avril 2015

Un concert sur la pente du terril


Le samedi 25 avril à 20.30, nous recevrons le duo Rev Galen, dont le prochain album sortira sur l'excellent label Okraïna Records en octobre. Le groupe, composé des Français Catherine Hershey (voix) et Gilles Poizat (voix, guitare, trompette), produit une musique folk troublante et touchante, une musique où les ténèbres le disputent aux lumières. Les textes des chansons sont issus du corpus de poèmes du grand-père de Catherine Hershey, Galen E.Hershey, pasteur-fermier à Pontiac, Michigan.
Le concert aura lieu dans le cadre intime de notre salon, avec les étoiles et une église comme horizon. Le nombre de places est limité à 20 et la réservation est obligatoire à l'adresse suivante jeandezert@live.be (communication de l'adresse, dans le quartier du Laveu, suite à la réception du message)

A propos de Rev Galen par Sing Sing (Arlt) :
"Des comptines réverbérées, poussées l’œil grand ouvert dans l’œil du diable, et dont la grande douceur étrange et le charme (inquiet) cachent à peine le caractère ébouillanté."

Ça s'écoute ci-après :



mardi 24 mars 2015

Filmer les sans-noms #2





Ce dimanche 5 avril, à 20.30, le Cercle du Laveu accueillera le réalisateur Pierre-Yves Vandeweerd pour une projection exceptionnelle à Liège de son dernier film Les tourmentes (2014), tourné en Lozère. Cette deuxième séance du cycle Filmer les sans-noms sera l'occasion d'apprécier la manière dont le cinéma peut honorer la mémoire des égarés et pister des traces infimes, symptômes ou manifestations d'une présence, dans le paysage et dans l'histoire.
Le film, qui n'a pas encore été montré à Liège, a été diffusé dans de nombreux festivals à travers le monde et a reçu divers prix (Visions du Réel 2014 – Mention spéciale du Jury ; Festival Filmmaker – Grand Prix de la compétition internationale ; Rencontres internationales du documentaire de Montréal – RIDM – Prix de l’Image...).

"La tourmente est une tempête de neige qui désoriente et égare. Elle est aussi le nom donné à une mélancolie provoquée par la dureté et la longueur des hivers.
Là où souffle la tourmente, des hommes érigèrent des clochers pour rappeler les égarés. Et des bergers, au gré de leurs transhumances, usèrent de leurs troupeaux pour invoquer des âmes perdues ou oubliés.
Guidé par les sonnailles d’un troupeau et par les évocations des égarés, ce film est une traversée des tourmentes ; celles des montagnes et de l’hiver, des corps et des âmes, celles qui nous révèlent que ce que la nature ne peut obtenir de notre raison, elle l’obtient de notre folie."

Ici, un beau texte d'Eric Vidal sur le film, où sont convoqués les écrits ou les films de Jean-Christophe Bailly, Bruce Chatwin, Fernand Deligny, Vittorio de Seta, Béla Tarr... et un autre texte de Philippe Simon.

Pierre-Yves Vandeweerd est un cinéaste belge. Ses films s’inscrivent dans le cinéma du réel et ont été, pour la plupart, tournés en Afrique : en Mauritanie ( Némadis, des années sans nouvelles / Racines lointaines / Le cercle des noyés), au Sahara occidental (Les dormants / Territoire perdu), au Soudan (Closed district).
A la fois poétiques, philosophiques et politiques, ses films mettent en lumière les mécanismes de l’oubli et de la disparition, à partir de destins individuels et collectifs. (source)

jeudi 19 mars 2015

Paradigme indiciaire (24)


Dans son essai L'archéologie dans l'Antiquité. Tourisme, lucre et découvertes (Les Belles Lettres, 2014), Robert Turcan interroge notamment la manière dont les antiques envisageaient leur propre antiquité, par le biais de la fouille archéologique. Passionnantes et souvent surprenantes sont les manières dont les fouilles étaient entreprises, suite à des présages, des injonctions divines ou le travail d'animaux détectives. Il faut avouer que cela est bien plus poétique que des fouilles entamées suite à des recherches par SIG ou des travaux de terrassement pour de futurs supermarchés... L'extrait (pp. 88-90) qui suit concerne les découvertes dues aux fantômes et revenants (je ne reproduis pas les appels de notes) :

"Les morts peuvent à l'occasion susciter une fouille.
On connaît la lettre où Pline le Jeune parle d'une maison d'Athènes, vaste et confortable, mais hantée la nuit par un spectre, qui fait retentir ses entraves et ses chaînes de fer. Aussi cette demeure est-elle mise en vente. Mais aucun acquéreur n'ose se présenter, quand le philosophe Athénodore, voyant l'affiche et malgré les mauvais bruits, décide de la louer. Il s'y installe, se fait préparer un lit de travail, des tablettes, un stylet, une lampe, afin de consacrer sa nuit à l'étude. Le cliquetis des chaînes ne le détourne pas de son occupation. Mais le fantôme se rapproche de lui et, lorsqu'Athénodore se retourne, il le voit sur le seuil qui lui fait signe de le suivre. Le philosophe prend donc sa lampe et sort dans la cour, où l'apparition s'évanouit brusquement. Il en marque l'endroit avec des herbes et des feuilles. Le lendemain matin, il se rend auprès des magistrats, leur expose l'affaire et leur conseille de faire défoncer le sol à la place indiquée. On y trouve des os enchainés, restes d'un corps rongé par le temps et la putréfaction. On les inhume rituellement, et désormais la maison n'a plus de visiteur nocturne.
Lucien nous conte une histoire analogue, mais que le narrateur réinvente à sa manière. Le héros en est le pythagoricien Arignôtos et la maison hantée tombe en ruines. Le toit s'effondre et personne n'a l'audace d'en franchir le seuil. Arignôtos se munit de livres égyptiens traitant des revenants. Le "démon" se présente. Il se change en chien, en taureau ou en lion pour terroriser l'hôte, qui s'est accomodé de la chambre la plus vaste des lieux. Mais le philosophe a réservé au démon "la plus effrayante incantation" et l'accule dans le coin d'une pièce obscure. Notant alors l'endroit où le spectre a "sombré", il peut dormir en paix. Le lendemain, il mène ses amis, qui ont tremblé pour lui, là où il a vu disparaître le fantôme. On se met à creuser et, à environ une brasse (1,776 m) de profondeur, on détecte un vieux cadavre dont les os seuls conservaient le schéma d'un corps humain. On leur donne alors une sépulture décente, et désormais la maison cesse d'être infestée."

mardi 17 mars 2015

Mnémotourisme (37)


"Les vivants se découvrent, chaque fois, au midi de l'histoire. Ils sont tenus d'apprêter un repas pour le passé. L'historien est le héraut qui invite les morts au festin."
Walter Benjamin, Paris capitale du XIXe siècle. Paris, 1989, p. 500.

L'historien, et l'artiste, et le musicien ou le danseur, et l'écrivain, et le tourneur en rond, à chacun d'inviter ses morts au festin.

Citation et image (Turin, Museo Egizio) issues de L'apostrophe muette. Essai sur les portraits du Fayoum de Jean-Christophe Bailly (Hazan, 2000).