jeudi 28 mai 2015

Mnémotourisme (39)


Gustavs Klucis, 5 projets pour des constructions d'insurrection (tribunes et radio-orateurs), 1922, Riga, National Museum of Art (visibles actuellement à l'exposition Visionary Structures. From Johansons to Johansons au Palais des Beaux-Arts à Bruxelles).

lundi 25 mai 2015

Filmer les sans-noms #4


Samedi 6 juin à 21.00 (5 euros), ciné-concert avec L'homme d'Aran de Robert Flaherty (1934, 76') et le musicien David Chiesa (Contrebasse, cadre de piano, basse électrique - France, Cellule d'intervention Metamkine...).

Séance exceptionnelle avec un des films les plus mythiques de l'histoire du cinéma documentaire, tourné sur une île au large de l'Irlande pour montrer la vie d'une famille de pêcheurs.

"Man of Aran date de 1934. Il aura fallu plus de deux ans pour tourner le film et le monter. A ceci près qu'ici le montage ne suit pas le tournage : il l'accompagne et - en fait - le précède, le guide. Tourner, monter, tourner. Cette place centrale du montage, au milieu du tournage, fait de Man of Aran une expérience limite dans l'histoire du cinéma. Chaque tournage est à sa façon une aventure, les tournages documentaires d'autant plus qu'ils se font (en règle générale) hors des studios, dans des conditions de vie et de travail parfois difficiles. Il y a un thème romantique du tournage comme suite d'épreuves à traverser, d'où le film tirerait quelque chose de sa force ou de sa beauté... Tel est évidemment le cas de Man of Aran : isolement, état de tempête permanent de ces îles du bout du monde, tout y est... Sauf que le déchaînement des vagues et du vent, ici, n'est rien face àcelui qui soulève le film. Une tempête de pellicule. Une rage de cinéma.
(...)
Que nous raconte le film ? Avant le regard, avant le cinéma, le monde est entier, massif, compact, inentamable. Les choses sont là, enfermées dans leur être. Face à elles, les hommes ne seraient rien s'ils n'étaient des êtres de relation (de langage). Leur survie, leur existence est liée aux relations qu'ils sont capables d'entretenir avec le vent, la terre, la roche, la mer, les poissons, les algues... - et avec eux-mêmes. Autant que du langage, il convient de fabriquer du regard pour affronter les épreuves que nécessairement mettent en jeu ces relations. C'est pourquoi le cinéma commence par fragmenter le monde, le briser, le mettre en pièces. Le mettre en doute, c'est-à-dire en scène. Miettes mises en relation par le regard. Le montage recollera les morceaux. A la fin du film, après la tempête, les regards filmés en gros plan de l'homme, de la femme et de l'enfant nous disent non seulement qu'ici (au cinéma) les hommes ont tenu tête au monde, mais qu'ils en font partie."
Jean-Louis Comolli, extraits de L'homme essentiel. Man of Aran de Robert Flaherty (paru dans Images documentaires no. 20 et repris dans Voir et pouvoir. L'innocence perdue : cinéma, télévision, fiction, documentaire, Verdier, 2004, pp. 222-228.

La musique développée ici par David Chiesa est une approche résolument contemporaine, offrant une relecture de cette œuvre. S’appuyant sur du contrepoint, elle souligne non des actions, mais plutôt les tensions qui sont jouées dans ce film, notamment l’aller et retour qui existe constamment entre ceux qui restent à terre et ceux qui sont en mer.... Elle joue aussi du silence, comme un reflet des profondeurs qui entourent ces îles. 

mercredi 20 mai 2015

Il y a un os dans le cœur du cerf et on lui prête le nom de croix


N'est-ce pas une raison d'intense jubilation ?

"De nombreuses personnes ignorent que le cerf possède un os dans le cœur.
Pourtant, depuis l’antiquité et jusqu’au XVIIIe siècle, cet os était bien connu, tant par le corps médical que les principaux maîtres de la vénerie. On lui attribuait toutes sortes de propriétés.

À la fin du XIVe siècle, on pensait qu’il changeait de forme le jour de la Sainte Croix. Au XVIIIe siècle, des recherches ont été entreprises pour savoir si la forme variait en fonction de la lune et de l’âge du cerf. Par la suite, il fut quasiment oublié. En 1988, le docteur Alain François présente dans Chasse-Gestion trois os de cœur de cerf, un d’une deuxième tête mesurant 22 mm, un autre d’une 3e/4e tête de 27 mm et enfin un d’une 7e/8e tête mesurant 44 mm. Ces mesures laissaient envisager une croissance linéaire en fonction de l’âge." (Source)


mardi 19 mai 2015

Le terril (27)


J'y ai mâché une poignée de terre.
C'était le pire endroit pourtant pour un tel repas. Point de loess ou d'argile goutu, mais des métaux lourds, mais des éclats de verre, et les écoulements de pluies acides.
Pourquoi avoir fait ça ? Bon Dieu, et bien parce que j'en avais assez. J'étais chez moi et des esprits flapis s'amusaient à me réveiller de leurs coups sur les murs. Un roi s'asseyait sur ma tête et le nez d'une marionnette sans cesse s'enfonçait dans mon dos. Des particules tourbillonnaient dans l'air et m'empêchaient de voir net. Ne faire ni une ni deux, c'est beau de l'écrire, mais ça l'est encore plus de l'éprouver en hurlant : j'ai claqué la porte et suis parti à grandes enjambées.
On en revient au repas. Il faut m'imaginer au sommet du terril, le front haut, la veste claquant au vent, vu de dos comme si un peintre allemand s'apprêtait à me croquer. La main pleine de terre et baffrer d'un geste brusque. Si vous tendez l'oreille, vous entendrez mes dents crisser. 
Ça aurait pu être la grande vie, la tournée des grands ducs, le baroud d'honneur, le début d'une légende.
Mais avec les gencives qui saignent, c'était juste un corps qui réclamait son dû.
En avant.

jeudi 7 mai 2015

La danse des possédés (111)


 

"Pourquoi la musique ? Parce qu'il y a du pourquoi. Le monde imaginaire de la musique est le monde des pourquoi comblés. Sous leur forme brute, les sons sont signes des évènements imprévisibles et constituent, pour un être vivant, la preuve sensible qu'il vit dans un monde étranger, instable ou menaçant. De là le besoin humain de faire ce que l'animal en lui se contente de subir, d'introduire la régularité du corps dans le temps chaotique du monde : jeu de l'enfant avec la répétition, rythme, ritournelle, refrains, etc. Les sons se mettent à être agis au lieu d'être subis, les évènements sonores se font actes, le corps discipline le monde de la vie et le plie à son ordre, l'esprit produit volontairement des évènements selon la règle qu'il se donne. De là aussi, le plaisir d'écouter, c'est-à-dire de contempler l'écho d'un tel monde au lieu de subir les effets pratiques du "vrai monde".
Pourquoi nous les hommes faisons-nous de la musique ? Parce qu'il faut apprivoiser les évènements. Les comprendre. Les abstraire des choses. les incorporer à notre corps et aux exigences de la raison. Sortir de la caverne où nous ne faisons que vivre. Forger un monde imaginaire sans choses et où elles ne manquent pas. Vibrer. Chanter, danser, être ensemble. Pleurer seuls, parfois, lorsque la musique nous impose son silence."
Conclusion de Pourquoi la musique ? de Francis Wolff (Fayard, 2015)

mercredi 6 mai 2015

Liesse et fumure



S'il nous faut un jour reprendre la plume et le clavier pour élaborer un quelconque livre s'intéressant à la musique, nul doute que l'idée de liesse y tiendra une place centrale.
Ceux qui liront entre les lignes de la définition qu'en donne le Dictionnaire historique de la langue française (Le Robert, sous la dir. d'A. Rey) comprendront pourquoi :

Liesse n.f. est issu du latin laetitia dont le français a seulement retenu le sens de "joie débordante, allégresse". Laetitia était à l'origine un mot de la langue rustique signifiant "fertilité, fécondité", dérivé de laetare "fumer, engraisser la terre", de laetus "gras" et, par une évolution qui correspond aux sentiments d'une société rurale et religieuse, "joyeux". L'origine de ce mot populaire (vocalisme en a) est inconnue.

Pour l'occasion, et ça tombe sous le sens, on se replonge dans les Nuits de la Fondation Maeght d'Albert Ayler.

lundi 27 avril 2015

Filmer les sans-noms #3


Ce dimanche 10 mai 2015 auront lieu au Cercle du Laveu deux séances de projection exceptionnelles de poèmes ethnographiques avec les Indiens Tarahumaras du Mexique, filmés durant près de trente ans par Raymonde Carasco et Régis Hébraud.

Projection unique de quatre films inédits, en présence de Régis Hébraud.

« On dit que Tarahumara veut dire « le peuple qui marche », « le pied qui court ». Mensonges. Pour nous, Tarahumara veut simplement dire : « les hommes » ».
Paroles de l'Indien Tarahumara Erasmo.

« C'est comme le squelette du devant qui revient, m'ont dit les Tarahumaras, du RITE SOMBRE, LA NUIT QUI MARCHE SUR LA NUIT. »
Antonin Artaud, Le Rite du Peyotl chez les Tarahumaras, 1948.

C'est ainsi que « l'éternel envoûté » Antonin Artaud achève un de ses derniers textes consacrés aux rites et croyances des Indiens Tarahumaras du Mexique, peu avant de mourir, en 1948. En 1936 déjà, il se rend au Mexique afin « de retrouver et ressusciter les vestiges de l'ancienne culture solaire ». D'après la légende, il part à cheval dans la montagne à la rencontre des Tarahumaras et s'y fait initier aux mystères du Ciguri, c'est-à-dire du Peyotl. Il en ramènera des mots, des visions qui le bouleverseront à jamais. Il écrit d'ailleurs peu après les Nouvelles révélations de l'être avant de se faire interner durant de nombreuses années.
Autre temps, autres lieux. A la fin des années 1970, Raymonde Carasco (1939-2009), alors chercheuse en philosophie et cinéma à l'Université de Toulouse, décide de se rendre au Mexique, sur les lieux qui ont tant marqué ses idoles Serguei Eisenstein et Antonin Artaud. Et là, c'est le choc de la rencontre  : le « bleu du ciel », la « terrible montagne », et au sein de ce paysage, et inséparable de celui-ci, les Tarahumaras, « les hommes ».
Durant une trentaine d'années, Raymonde Carasco se rend en compagnie de son mari Régis Hébraud sur ces terres sèches et immémoriales. Elle y tisse des liens avec les Indiens, s'initie au Peyotl et aux mystères des derniers chamans, qui finiront par la reconnaître comme une des leurs. Avec des moyens financiers et logistiques dérisoires, elle y filme les rituels, les paysages, les hommes et les femmes, composant une vaste fresque documentaire, sensuelle et lyrique. Et alors que le chant du Tutuguri et la râpe du Ciguri laissent peu à peu place au silence, ces images resteront, ultimes témoignages d'autres réalités, d'autres manières de « voir ». Jean Rouch, réalisateur et inventeur de la ciné-transe, séduit, prêtera sa voix au commentaire de deux de ces films (La danse du Peyotl et Le dernier Chaman).

Diverses rétrospectives ont reconnu cette œuvre unique, en 2014, au festival Cinéma du Réel à Paris et au festival L'âge d'or à Bruxelles, en 2015, au Ficunam à Mexico et au center of Contemporary Culture of Barcelona....

Régis Hébraud, époux de Raymonde Carasco, mais aussi compagnon de voyage, monteur, opérateur et preneur de son de tous ces films sera présent pour introduire les séances et prendre part à une discussion.

Programme :
16.00 - Gradiva esquisse 1 (1978, 25') - Tutuguri. Tarahumaras 79 (1980, 25')
20.30 - Ciguri Tarahumaras 98. La danse du peyotl (1998, 42') - Ciguri Tarahumaras 99. Le dernier Chaman (1999, 65')

Prix : (2 €) et 20.30 (3 €) (4 € pour les deux séances)

Infos :
Le site de Raymonde Carasco et Régis Hébraud : http://raymonde.carasco.free.fr/index2.htm
Les extraordinaires carnets de Raymonde Carasco Dans le bleu du ciel. Au pays des Tarahumaras (1976-2001) ont été publiés récemment par les éditions François Bourin : http://www.bourin-editeur.fr/fr/books/dans-le-bleu-du-ciel/381/
 

jeudi 16 avril 2015

Mnémotourisme (38)

 "L'Ombra della serra (L'ombre du soir)", statuette étrusque, 3e siècle BC, Volterra, Musée Guarnacci.

Alberto Giacometti, Grande femme VI, 1960-1961, Fondation Alberto et Annette Giacometti.

"Les historiens de l'art et de la littérature savent qu'il y a entre l'archaïque et le moderne un rendez-vous secret, non seulement parce que les formes les plus archaïques semblent exercer sur le présent une fascination particulière, mais surtout parce que la clé du moderne est cachée dans l'immémorial et le préhistorique. C'est ainsi que le monde antique se retourne, à la fin, pour se retrouver, vers ses débuts ; l'avant-garde, qui s'est égarée dans le temps, recherche le primitif et l'archaïque. C'est en ce sens que l'on peut dire que la voie d'accès au présent a nécessairement la forme d'une archéologie. Celle-ci ne nous fait pas remonter à un passé éloigné, mais à ce que nous ne pouvons en aucun cas vivre dans le présent."
Giorgio Agamben, Qu'est-ce que le contemporain ?, Paris, 2008.

On pense aux arts plastiques, à la littérature bien sûr, mais aussi à la musique, à Moondog, au Velvet Underground, à Benjamin Britten, à Albert Ayler, à Leoš Janáček, à Matana Roberts, à Arlt, au label La Nòvia, sans compter quantité d'autres, tous conviés à ce "rendez-vous secret"...

mardi 14 avril 2015

La danse des possédés (110)



"Il faut penser ce point : La victoire de l'invisible ne brille pas."
(Pascal Quignard, Les Ombres errantes)