jeudi 10 avril 2014

Le peintre (5)


Tu as seize ans, Le Peintre, et tu dois bien apprendre un métier. Fils de peintre, tu deviendras peintre. Et ton père de t'emmener à l'atelier pour préparer les couleurs, encoller les panneaux, et nettoyer les pinceaux. Il n'y a pas de débuts modestes, il n'y a que des apprentissages. Fils de, on aurait pu penser que tu jouirais d'une situation privilégiée au sein de l'entreprise paternelle. Mais tu dois bien vite te rendre à l'évidence. Durant quatre ans, tu vas morfler. Ton père, ses apprentis, tes frères même te voient d'un mauvais œil. Ils te feront bouffer de la garance, te jetteront de la poudre d'azurite dans les yeux, te défriseront à l'huile de lin. Et puis aussi, ils t'enfermeront dans la caisse d'une retable à destination du Nord dont tu sortiras, exsangue, après plusieurs jours de cris et de nausées. Et ne mentionnons même pas les savates, coquarts, croche-pieds qui seront ton quotidien de futur maître. Et puis il y a ces soirs où seul, tu termines le nettoyage autour des chevalets. Le soleil passe à travers la fenêtre, te brûle les yeux et toi aussi, malgré tout, tu éprouves de la joie. Et ce leurre de te faire exister, de faire en sorte que l'Histoire soit. Et que je révèle ton calvaire à mon profit. Merci Le Peintre, et prends le bus.

mercredi 9 avril 2014

Vers les cimes (41)


"Nous finissons la soirée dans un lieu obscur qui est une manière de Farolito, parlons de nos vies, de nos errements, de nos peurs, d'amis communs. Sur le chemin du retour, descendant à pied la rue Pasteur, pas très loin de la rue Savorgan-de-Brazza, je songe qu'il est tout de même curieux que nos vies puissent emprunter de si labyrinthiques parcours. Qu'elles soient vides à ce point, sans doute. D'avoir hérité d'un monde où tous les cours d'eau, tous les oiseaux portent des noms. Et qu'il est réconfortant d'avoir ici des amis."

Extrait de Patrick Deville, Equatoria, 2009.

Des milliards de pères (2)


J'ai des milliards de pères.
Lui m'apprend à viser juste.

lundi 7 avril 2014

mercredi 2 avril 2014

La danse des possédés (89)



Dans le train, un homme agite quelques papiers d'un air nerveux. Il a rendez-vous à la capitale. Espère-t-il obtenir un travail, défendre ses droits ou ceux d'une cause, rencontrer un supérieur mécontent ? L'heure n'est en tout cas pas à la fête. Ses cheveux tombent et les tâches de transpiration à ses aisselles s'étendent. On a rarement l'occasion de voir un homme se liquéfier de la sorte devant soi. Et cela ne m'amuse guère, je vais devoir me résoudre à dire quelque chose. D'un coup, il se ressaisit et fouille dans son sac avant d'en sortir L'art de la guerre de Sun Tzu, commence à le lire, et d'une flaque, il devient un soldat. Et il m'annonce : "L'art de la guerre, c'est de soumettre l'ennemi sans combat." C'est fou tout ce qu'il se passe dans un train. 
En avant.

jeudi 27 mars 2014

Le pou du pubis...






... et ses amis photographiés par Auguste Bertsch (1813-1870), pionnier de la microphotographie. Pour plus d'infos et les références des images, voir ici.

vendredi 21 mars 2014

Le terril (13)


Là où je vis, les hommes pensent que le monde a la forme d'un terril. 
Au commencement, dit-on, il n'y avait qu'un grand feu, sans âge et sans limites. Et cette fournaise, dit-on, un jour, se fragmenta. Et le temps, et les étoiles, et la matière naquirent. L'ordre et le désordre pourraient désormais s'affronter. Une immense boule de flammes, dit-on, avait erré durant plusieurs éternités avant de trouver un ciel qui deviendrait notre ciel. La boule de feu, dit-on, changea autant de fois de forme qu'il y aurait un jour des formes différentes dans le monde. Elle prit son temps et cela dura encore beaucoup d'éternités, Dieu est la nature et la nature est infinie. Enfin, dit-on, le feu parut s'éteindre et le monde prit l'aspect d'un tas de lave durcie. Il n'y avait pas encore de mers, et de montagnes, et de bois, et d'oiseaux, et de vers de terre, et de lichens... Des géants porteurs de hottes, dit-on, un jour se levèrent et commencèrent à gravir les pentes de ce monde naissant. Chacun de leurs pas, dit-on, formait des continents, des falaises, des grottes et toute la dentelle de la terre. Leur sueur et leurs larmes coulaient au sol par torrents, et la vie vint ainsi de l'effort et de la joie. Quand ils parvenaient au sommet, dit-on, ils se retournaient et observaient le ciel avec amertume. Déjà, ils connaissaient leur fin. Ils s'engouffraient alors, dit-on, dans d'immenses galeries où ils allaient remplir leurs hottes. Qu'y avait-il au fond de ces tunnels ? Nul ne le saura jamais. Le mystère, dit-on, nous protège du chaos et du mal. Ils sortaient et déversaient tout leur fourbi sur les pentes du monde. Et c'étaient des animaux qui commençaient à courir, à voler, grogner, frétiller et bourdonner. Quand les hommes furent ainsi jetés sur la terre, dit-on, les géants se regardèrent et explosèrent. C'était au tour de l'homme, dit-on, de se hisser vers les cimes et de creuser pour atteindre le feu. Nous en sommes toujours là.
Le monde est un terril. 
En avant.

jeudi 20 mars 2014

Vers les cimes (40)


"J'ai appris à interpréter le souffle qui sort des naseaux du bœuf. J'ai senti la nature puissante des bêtes m'envelopper et me revigorer. J'ai vu l'homme bleu caché et entendu des revenants frapper à la porte. J'ai senti les forces mystérieuses de l'existence au cœur des buttes et aux endroits ensorcelés et j'ai effarouché les génies tutélaires au moment où mon cheval s'est arrêté. J'ai entrevu des lumières d'il y a longtemps. Personne ne comprend qu'on puisse voir des lumières d'il y a longtemps, et moi je me fiche pas mal que personne ne comprenne ce que cela veut dire. J'ai appris à déchiffrer les nuages, le vol des oiseaux et le comportement du chien. J'ai éprouvé l'étonnement du premier colon et mesuré l'envergure des premiers habitants de ce pays. J'ai perçu l'angoisse du feuillage aux éclipses de lune, j'ai levé les yeux dans les côtes et senti mon âme s'élever hors de moi tandis que je conduisais mon tracteur. J'ai entendu mes glouglous d'estomac répondre aux grondements du tonnerre, petit homme sous un ciel immense ; j'ai entendu le ruisseau chuchoter qu'il est éternel. J'ai fait de la terre ma bien-aimée. J'ai empoigné un saumon vigoureux. Le renard m'a appris ce qu'est l'intelligence. J'ai senti de la compassion dans les yeux du phoque et l'ai libéré de la palangre. J'ai été témoin de la cruauté de l'orque ainsi que de la douceur de l'amour maternel et je me suis trouvé un refuge hors du monde, là où les cygnes vont dormir. Je me suis baigné dans une eau pleine de l'éclat du soleil, et non dans celle qui sort noire des tuyaux de lieux civilisés et j'ai perçu la différence. Perdu dans la tempête de neige, j'ai mené mon cheval par la bride jusqu'aux grands rochers avant d'abandonner la partie, m'en remettant à l'instinct de l'animal pour me ramener à la ferme. J'ai tiré sur un renard en train de chier. J'ai vu un iceberg basculer. J'ai lancé un poisson à la tête du chef de canton. Oublié un cadavre. J'ai pris livraison d'un corps de femme fumé. J'ai vécu d'amour et d'eau fraîche durant les hivers des années soixante où la mer était prise par les glaces. J'ai fantasmé pour combler les lacunes de mon existence, compris que l'être humain peut faire de grands rêves sur un petit oreiller. J'ai continué, ivre de désir et de l'espoir qui pousse la sève jusqu'aux rameaux desséchés de la création. Et puis j'ai aimé et j''ai même été heureux, un temps."

Bergsveinn Birgisson, La lettre à Helga, Zulma, 2013, pp. 103-105 (traduit de l'islandais).

mardi 11 mars 2014

Le peintre (4)


Tes parents font partie de la Confrérie de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, du nom de celle qu'on appelle aussi Notre-Dame de la Miséricorde, Notre-Dame du Soledade, Notre-Dame des Angoisses ou Notre-Dame des Larmes. La fuite en Égypte, la souffrance et la mort d'un fils, le froid de la pierre du tombeau, ce n'était quand même pas une mince affaire. J'aime à penser qu'enfant, ces récits t'ont fait tourner chèvre, que ta foi brûlait et t'étouffait. Ce que tu pensais être le Christ guerroyait en toi. Ton seul jouet en bois, c'était une croix, ton unique jeu de rôle, la Passion. Même ton rire sentait l'eau bénite. Tes frères et sœurs te surnommaient le Petit Prophète. Ils te filaient des claques bien senties, rabrouaient tes ébauches de sermon, écrasaient ces pieds que tu aurais voulu stigmatisés : la morve au nez et la foi ne font pas bon ménage. Un jour, tu as eu la fièvre, et dans ton délire, tu t'es vu Choisi (l'humilité est rarement l'apanage du mystique). Et ta mère soupirait. L'enfance qui a des idées fixes est dangereuse. Tu te voyais en saint Georges, Le Peintre, mais ton dragon avait les naseaux garnis de fleurs.