lundi 15 décembre 2014

Vers les cimes (50)


Une nouvelle de quelques pages à peine, avec la mer, l'enfance qui devient fantôme et l'horizon qui se dérobe, et c'est un chef-d’œuvre. Voici le début et la fin de L'enfant de la haute mer de Jules Supervielle (Gallimard, 1931) :

"Comment s'était formée cette rue flottante ? Quels marins, avec l'aide de quels architectes, l'avaient construite dans le haut Atlantique à la surface de la mer, au-dessus d'un gouffre de six mille mètres ? Cette longue rue aux maisons de briques rouges si décolorées qu'elles prenaient une teinte gris-de-France, ces toits d'ardoise, de tuile, ces humbles boutiques immuables ? Et ce clocher très ajouré ? Et ceci qui ne contenait que de l'eau marine et voulait sans doute être un jardin clos de murs, garnis de tessons de bouteilles, par-dessus lesquels sautait parfois un poisson ? Comment cela tenait-il debout sans même être ballotté par les vagues ? Et cette enfant de douze ans si seule qui passait en sabots d'un pas sûr dans la rue liquide, comme si elle marchait sur la terre ferme ? Comme se faisait-il... ? Nous dirons les choses au fur et à mesure que nous les verrons et que nous saurons. Et ce qui doit rester obscur le sera malgré nous." 

"Marins qui rêvez en haute mer, les coudes appuyés sur la lisse, craignez de penser longtemps dans le noir de la nuit à un visage aimé. Vous risqueriez de donner naissance, dans des lieux essentiellement désertiques, à un être doué de toute la sensibilité humaine et qui ne peut pas vivre ni mourir, ni aimer, et souffre pourtant comme s'il vivait, aimait et se trouvait toujours sur le point de mourir, un être infiniment déshérité dans les solitudes aquatiques, comme cette enfant de l'Océan, née un jour du cerveau de Charles Liévens, de Steenvoorde, matelot de pont du quatre-mâts Le Hardi, qui avait perdu sa fille âgée de douze ans, pendant un de ses voyages, et, une nuit, par 55 degrés de latitude Nord et 35 de longitude Ouest, pensa longuement à elle, avec une force terrible, pour le grand malheur de cette enfant." 
 

vendredi 12 décembre 2014

La danse des possédés (108)



"Boyiawa" Centrafrique - Anthologie De La Musique Des Pygmées Aka. Ocora. Enregistrements : Simha Arom. 1972-1977. 

"Les captations présentées dans cette anthologie ont été prises dans un seul village, celui du vieux chasseur Mbonzo, entre 1972 et 1977. Toutes les activités quotidiennes des Pygmées sont rythmées par le chant. Dès que les enfants apprennent à marcher et à parler, ils commencent à chanter avec leurs aînés. On chante afin de préparer une chasse et une cueillette fructueuses. On chante le mobandi avant d’aller à la recherche de miel dans les arbres de la forêt. On chante des berceuses et des comptines pour les enfants. On chante lors de rituels de divination et de la consécration d’un nouveau campement. On chante tous les jours." 

"Dans la musique comme dans la vie du campement, il n’y a pas de règles hiérarchiques manifestes. Des schémas préétablis et transmis oralement conduisent l’interprétation et assurent la transmission des différentes formes. Moyen d’expression privilégié et très élaboré de ces Aka, les polyphonies vocales sont basées sur la répétition de segments repris indéfiniment avec de nombreuses variations et sur le procédé du yodel, une technique où voix de poitrine et voix de tête alternent. L’effet d’un chœur pygmée, c’est-à-dire du chant de tout un village, peut être renversant : les voix de jeunes, de vieux, d’hommes et de femmes aux timbres différents s’entrelacent et se fondent les unes dans les autres dans un flux aux magnifiques subtilités mélodiques et rythmiques. Comme exemple marquant de cette anthologie aux nombreux trésors, il nous faut citer un chant de déploration d’un défunt, le très émouvant Boyiwa. Lors de son décès, le mort est immédiatement préparé puis allongé sur une natte. Tous les villageois viennent alors s’asseoir autour de lui et entonnent une polyphonie d’une tristesse sereine à la beauté dévastatrice."

mardi 9 décembre 2014

Mnémotourisme (35)









Ces polaroids, réalisés par le cinéaste Andreï Tarkoski en Italie et en Russie entre 1979 et 1984, ont été compilés et publiés dans le livre Lumière instantanée (Philippe Rey, 2004). Pour en voir et savoir plus (et pour la source des images), cliquer ici.

dimanche 7 décembre 2014

Le terril (25)



Sur la pente sud ouest, un bâtiment discret bien que de taille imposante abrite une collection hétéroclite d'objets. Accrochés à un réseau complexe de cordes, ils ont été apportés, accumulés au fil du temps par quelques fous, passants et mécènes de fortune. Depuis presque dix ans, je travaille à l'inventaire des lieux, écrivant des fiches, accueillant les visiteurs, honorant les cimaises. L'art qu'on y expose n'est ni pauvre, ni brut, ni pompier. Non, il s'agit de bien autre chose, qui ne se conçoit que sur place. Une de mes principales tâches est la suivante. Lorsqu'un curieux pénètre le bâtiment, le mouvement de la porte enclenche un mécanisme mettant en branle le système de cordes auxquelles pendent les œuvres. Et celles-ci de bouger sans aucune logique, lâchées dans une danse frénétique que certains interprètent comme une allégorie de l'Histoire, de l'Accélération et de la Perte. Mais ceux qui y réfléchissent trop manquent souvent de se faire assommer. A chaque représentation, un objet tombe et se brise au sol. Je dois alors ramasser ces résidus d'art, ces éclats de beau et les vider en sachets numérotés. Si ce travail a son utilité, j'ai trop traîné là-bas armé d'une pelle et d'un balai.
Je quitte le musée.
En avant.

lundi 1 décembre 2014

Un monde divisé


En kluven värld (Un monde divisé) d'Arne Sucksdorff (1948), c'est un peu La nuit du chasseur avec des animaux. C'est aussi un film qui, à quelques approximations près, pourrait illustrer le dualisme nature/culture qui marque l'esprit occidental depuis quelques siècles (avec ici, la nature sauvage, la prédation, la nuit, le froid VS les maisons chauffées au loin, fermées, presque étanches à l’environnement extérieur). 
Et de se demander, pendu aux moustaches d'un renard ou aux serres d'un hibou, si le monde est réellement divisé ?

vendredi 28 novembre 2014

Vers les cimes (49)


Il y a 100 ans aujourd'hui, Jean de la Ville de Mirmont était fauché par un obus a Verneuil (Moussy-Verneuil). Ci-dessous, un extrait de la dernière lettre que cet auteur du discret et indispensable livre Les dimanches de Jean Dezert adresse à sa mère :

" Au fond je suis le plus heureux de vous tous, car si je suis emporté, j'espère ne pas même m'en apercevoir ; si je suis blessé, je coucherai dans un bon lit et je serai soigné par d'aimables dames et si je persiste tel quel, grâce à toi je n'aurai pas trop froid. Au revoir, ma chère Maman, bons baisers à vous tous. Ton fils si loin et si près de toi et sur qui veillent non seulement son étoile, mais toutes les étoiles du ciel.
"En cette foy je veux vivre et mourir." "

Chez lui, sur sa table de travail abandonnée, il avait laissé ces quelques vers, avant de partir au front :

"Cette fois, mon cœur, c'est le grand voyage ;
Nous ne savons pas quand nous reviendrons.
Serons-nous plus fiers, plus fous ou plus sages?
Qu'importe mon cœur, puisque nous partons!
Avant de Partir, mets dans ton bagage
Les plus beaux désirs que nous offrirons,
Ne regrette rien, car d'autres visages
Et d'autres amours nous consoleront.
Cette fois, mon cœur, c'est le grand voyage."

mercredi 26 novembre 2014

Mnémotourisme (34)

Maria Spelterini. Chutes du Niagara. 1876

Charles Blondin. Chutes du Niagara. 1859

"Devant des foules désormais composées de dizaines de milliers de spectateurs, il répète, avec variations, l’exploit : un jour sur des échasses, l’autre avec un sac sur la tête. Enchainé, poussant une brouette, ou avec son manager Harry Colcord sur le dos. Une autre fois, il se fait cuire une omelette au feu d’un poêle."

 Samuel J. Dixon. Entre le Cantilever Railway Bridge et le Railway Suspension Bridge. 1891.

Henry Bellini. Chutes du Niagara. Vers 1873.

Le fil est un empire.

samedi 22 novembre 2014

Des signes d'un monde caché






Ce dimanche 30 novembre (ouverture des portes à 20.00 et début de la projection à 20.30), le réalisateur Olivier Dekegel présentera lors d'une séance exceptionnelle à Liège ses deux films Gnawa (2010, 43') et Rond est le monde (2013, 41').

"Dans le mouvement des choses, comme les nuages qui vont et viennent dans le ciel, il y a pour ceux qui comprennent, des signes d'un monde caché."

Ces mots d'introduction à Gnawa offrent une voie d'accès au cinéma lumineux d'Olivier Dekegel. Ce cinéma poétique, attentif aux moindres détails de la nature, s'interroge en effet sur la place de l'homme dans le cosmos et offre une expérience de décentrement du regard, par le biais des sensations, de la captation de la lumière et du mouvement.
Gnawa (2010), véritable poème ethnographique, est consacré à la confrérie religieuse des Gnawas. Dekegel y montre ce qui anime ces « hommes noirs », descendants d'esclaves, du Maroc, alors qu'ils accomplissent, en musique tonitruante et hypnotique, des rituels de sacrifices et de possession. Tourné en super 8, ce qui confère aux images ces couleurs et ce grain si particuliers, ce film offre une plongée sensorielle unique dans la transe, magique et sacrée.
Le film a été récompensé par le prix Henri Storck au festival Filmer à tout prix en 2011.
Rond est le monde (2013), quant à lui, suit les pérégrinations du cinéaste et d'un âne dans une succession de massifs montagneux. A la manière d'un calendrier médiéval, la caméra met en relation les hommes, les éléments (le soleil, les nuages, un torrent) et les animaux, les plaçant au même niveau, dans une vision panthéiste. Ici, la marche, le cycle des saisons impriment le rythme à un film offrant le monde en partage, comme s'il était vu par un enfant, par une bête, par un saint franciscain.
S'il a sa place propre, le cinéma d'Olivier Dekegel devrait enthousiasmer les amateurs de Jean Rouch, Jonas Mekas, Artavazd Pelechian, Jean Painlevé ou Oskar Fischinger.

Le réalisateur présentera ses films et répondra aux questions du public.
La séance coûte 3 euros.

L'adresse, pour rappel : Cercle du Laveu – Rue des Wallons 45 – 4000 Liège.

vendredi 21 novembre 2014

Une causerie avec Mélanie Rutten (Editions MeMo)





"Un jour, peut-être, elle reliera aussi tous ses petits bouts d'instants rares avec un fil, le fil de l'histoire.
Elle écrira une histoire.
La sienne.

Car toutes les histoires sont rares
et s'écrivent petit à petit."
Extrait de Mélanie Rutten, Nour, le moment venu, Editions MeMo, 2012.

Depuis quelques albums publiés par l'excellente maison MeMo, Mélanie Rutten construit un univers peuplé d'animaux anthropomorphes déambulant dans des pages magnifiquement illustrées. Si la tristesse et la solitude sont souvent leurs moteurs initiaux, ces êtres en quête parviennent au fil des pages à former communauté, à éclairer le mystère de leurs origines et à donner du sens à leur présence au monde. S'ils enchantent les enfants, les albums de Mélanie Rutten (récompensés à juste titre par de nombreux prix), parmi lesquels L'ombre de chacun paru l'année passée et La source des jours il y a quelques semaines, passionnent les plus grands par leur qualité littéraire et leur composition à la fois classique et virtuose. 
Ces livres sont d'ores-et-déjà des classiques, sans aucun doute. Intrigué par son magnifique travail, on a posé à l'auteur quelques questions auxquelles elle a généreusement répondu. Qu'elle en soit ici encore remerciée.
(pages reproduites ci-dessus issues de La source des jours)

Pourriez-vous me parler de votre parcours, et de la manière dont vous en êtes arrivée à la littérature jeunesse ? Dessiniez-vous et lisiez-vous déjà beaucoup lors de votre enfance ?

Je suis arrivée assez tardivement en littérature jeunesse.
Après une incursion en faculté de psychologie, j’ai finalement fait des études de photographie au « 75 » à Bruxelles. De ces années, j’ai gardé le goût du cadrage de l’image, des jeux d’ombres et de lumières, des images qui se dévoilent et un intérêt pour les portraits photographiques.
Petit à petit, je me suis confinée à l’intérieur de mon studio, repeignant mes portraits photographiques avec des peintures fluides à la manière des photographes du début du XXème siècle. Ces peintures devenaient de plus en plus opaques jusqu’à recouvrir presque l’entièreté de la photographie. J’ai donc commencé à peindre, à y inclure des photographies par le biais du collage et puis à m’affranchir tout à fait de celles-ci. J’écrivais systématiquement de petites phrases en regard de ces images. Ce fut la découverte du rapport texte-image. A ce moment-là, je redécouvre aussi la littérature jeunesse, au détour d’une librairie, avec « La grande ourse » de Carl Norac et Kitty Crowther. L’album est un formidable terrain de jeu pour explorer les finesses de l’articulation du texte et de l’image. J’ai eu la chance de suivre par la suite des ateliers d’illustration, avec les auteures Montse Gisbert et Kitty Crowther, qui ont été fondateurs. 
Enfant, je ne pense pas avoir lu ou dessiné plus que la moyenne mais c’étaient des activités qui me plaisaient. J’ai eu une enfance et une adolescence itinérantes en Amérique latine et en Afrique : les livres étaient peu nombreux mais bien choisis et nous suivaient dans les malles de pays en pays.
Certains des personnages de ces livres m’accompagnent encore : Babar, Ernest et Célestine, Ranelot et Buffolet, Jean de la Lune, les Trois brigands, le Bon gros géant, le Crocodile et ses larmes…


Quels sont les artistes et les œuvres – dans le domaine de la littérature jeunesse, mais pas seulement - qui ont marqué votre réflexion, et peut-être votre travail ? Étant donné le contenu littéraire très fort de vos albums, je me demandais quelles étaient les lectures qui vous ont le plus marquée ?

En matière de littérature jeunesse, les auteurs qui m’ont le plus marquée sont, pour la plupart, ceux de mon enfance.
J’apprécie tout particulièrement les auteurs-illustrateurs qui articulent leurs propres textes à leurs images : ceux des années 30 en France, tels Jean de Brunhoff et « L’histoire de Babar », Feodor Rojankovsky avec « Froux le lièvre » et tous ceux qui ont collaboré à la collection des albums du père Castor, et, ceux des années 50 en Amérique dont Arnold Lobel, qui tient une place de choix avec « Les quatre saisons de Ranelot et Bufolet », mais aussi Maurice Sendak, James Marshall, Hilary Knight… Ce sont des pionniers de l’album jeunesse qui, les premiers, ont considéré l’album comme un projet global et l’ont fait entrer dans la sphère du champ artistique.
Plus tard, en Angleterre, apparaissent Quentin Blake, Roald Dahl, John Burningham qui sont des auteurs qui me passionnent pour l’instant. J’apprécie le non-sens d’un Edward Lear, d’un Edward Gorey ou d’un Glen Baxter. J’aime la magie des courts textes comme les limericks, les nursery rhymes ou les haïkus. Parmi les auteurs contemporains, je citerais Hélène Riff, Sara Fanelli, Anne Brouillard, Bruno Gibert, Toon Tellegen et Kitty Crowther.
Si certains ont une place à part, comme « Alice au pays des merveilles » de Lewis Carroll ou « Les nouvelles » de Katherine Mansfield, je n’ai pas d’œuvre fétiche. J’explore tous azimuts.
Voici ce qui m'accompagne pour l’instant pour « Les sauvages », mon prochain album : les œuvres d’opéra pour enfants de Britten, « La nuit du chasseur » de Charles Laughton, « Wilder mann ou la figure du sauvage » de Charles Fréger, les daguerréotypes de Southworth et Hawes, l’œuvre de Tove Jansson, «Panthère » de Brecht Evens, «Casse-noisette » de Tchaïkovski, « African dolls » de Frank Jolles, les œuvres de Raoul Dufy et du Douanier Rousseau, « Les aventures de Huckleberry Finn » de Mark Twain et toutes sortes de guides naturalistes sur les plantes tropicales.


Comment concevez-vous et construisez-vous vos histoires ? Pourriez-vous nous expliquer comment vous procédez avec vos carnets ? Je suis également très intéressé par la manière dont vous écrivez le texte, dans lequel vous affinez un style très personnel.

Avant de me lancer dans les premières illustrations qui composeront un album, j’entame une phase de récolte où les livres, films et images diverses accompagnent et étoffent mes envies d’atmosphères narratives.
Je plonge ensuite dans mes carnets. Il y a celui où je consigne toutes sortes de petites idées : de petites émotions, des mots, des images, des bribes de dialogues glanés au quotidien et qui vont se concentrer autour d’un petit noyau narratif.
Il y a celui dans lequel je vais me livrer à une recherche de personnages, ceux qui vont vivre toutes ces petites tribulations. Pour la plupart, ce sont des personnages anthropomorphes, mi-homme, mi-animal. J’étudie des photographies avant de les dessiner à ma manière.
Commence ensuite une phase plus technique qui consiste à m’approprier une technique d’illustration. Je m’attache à créer quelques illustrations, croisant mes idées scénaristiques et mes personnages.
Cette phase de « préparation » peut être fort longue… Quelques mois en réalité quand il s’agit de dompter une nouvelle technique. Ensuite, les illustrations finales ainsi que le texte me prendront deux mois de travail pour finaliser l’album.
Je commence le plus souvent par ce qui fera par la suite le noyau de l’histoire même si celui-ci se trouve au centre. Je ne commence donc pas forcément par la première page car à ce stade, le plus souvent je ne sais pas comment se finira l’histoire mais je sais de quoi j’ai envie de parler. Au fur et à mesure que les personnages s’ancrent, l’histoire se tisse.
Le processus de va-et-vient entre l’écriture et l’illustration est permanent dans ma méthode de travail : le dessin appelle les mots, le mot appelle les images. Ce sont deux modes d’expression qui vont se nourrir et s’enrichir mutuellement. C’est ce qui me passionne le plus dans l’album jeunesse : le petit interstice entre l’image et le mot, ce petit champ libre où le lecteur va pouvoir laisser libre cours à ses scénarios et qui fera toute l’épaisseur d’un livre. J’aime laisser entendre plutôt qu’imposer et laisser des portes ouvertes, des zones d’ombre où les enfants se mobiliseront pour faire sens. Des parts obscures qui permettent d’aborder, si le lecteur le veut, notre complexité, nos ambivalences.
Dans le cadre d’un album, le texte doit suivre des contraintes formelles assez strictes : il doit être court, clair car il est destiné à être partagé oralement et doit suivre les images auxquelles il se réfère au plus près. Il est forcément elliptique et incomplet puisqu’il entretient, le plus souvent, un rapport de complémentarité avec l’image.
Cette obligation d’être synthétique me plaît beaucoup. Le choix des mots requiert une attention toute particulière d’où ma préoccupation de les choisir de la manière la plus juste. Cette quête de l’essentiel est une discipline qui demande beaucoup de recul, une vision globale du livre. Une fois les illustrations terminées, je retravaille longuement le texte : la matière se décante par éliminations successives pour essayer de n’en garder que l’essentiel.


Au point de vue formel, vos différents livres s'inscrivent dans une tradition dans laquelle on pourrait, je suppose, inscrire ceux de Jean de Brunhoff, Arnold Lobel ou Kitty Crowther. Comment jouez-vous avec cet héritage ?

Difficile de répondre à cette question tant les personnages de ces auteurs ont, pour certains, imprégné mon enfance. « Les quatre saisons de Ranelot et Buffolet » est le premier livre que j’ai su lire toute seule.
Les images ont un pouvoir d’impression qui nous échappent et qu’on ne maîtrise pas. Dans « Öko, un thé en hiver », il y a une scène qui se décline en quatre vignettes où Öko se débat dans une tempête de neige. Ce n’est qu’après la parution du livre que je suis retombée sur « Babar et le père Noël » que je n’avais plus ouvert depuis l’enfance. La séquence de Öko suit exactement celle de Babar tombant dans la grotte du père Noël.
Je parlerais plus de filiation plus que d’héritage. On s’inscrit dans une lignée dans laquelle on tente d’apporter sa singularité. Je plonge régulièrement dans ces albums qui me fascinent et je me dis qu’il y en a trop : trop de livres, trop de bons livres… Et je me demande quel sens cela a d’en rajouter encore.


Dans vos premiers albums, vous utilisiez des crayons de couleur et puis, pour les deux derniers, vous avez décidé d'explorer une nouvelle technique - la plume et le brou de noix suivis d'aquarelles si je ne me trompe pas - et un nouveau format. Pourquoi de tels changements et en quoi influencent-ils la lecture qui peut être faite de ces albums ?

La première série d’albums est une tétralogie qui suit l’alternance des saisons. Chaque album a été dessiné avec un crayon de couleur correspondant à la saison et ensuite colorisé aux feutres Pantone.
La rupture au niveau de la technique m’a permis d’aborder, avec « L’ombre de chacun », un nouveau cycle d’albums dans une certaine cohérence graphique. Le choix d’un trait contrasté à l’encre de chine noire, de brou de noix aux matières aléatoires et aux colorations naturelles et de couleurs vives encrées me semblait approprié pour ce dernier album pour traduire l’énergie et la rudesse d’un récit d’aventure, moins introspectif que la première série d’albums qui se centrait sur un personnage central.
Mais la raison principale de cette rupture est tout simplement animée par le plaisir de l’expérimentation des différentes possibilités d’expression.
J’aime pouvoir m’amuser et je pense que si l’on fait les choses avec plaisir, il y a des chance que le résultat soit bon. Je compare souvent mon métier, quand je le présente aux enfants, à un jeu. C’est une dimension très présente dans l’élaboration d’un album.


Dans votre première tétralogie, et dans vos deux derniers livres, on retrouve le principe de personnages revenant d'un album à l'autre, chaque album se concentrant sur un ou plusieurs protagonistes à chaque fois différents. On retrouve là le principe de la « comédie humaine ». J'ai lu quelque part que vous utilisiez le terme de cosmogonie à propos de vos ouvrages et j'aimerais que vous m'en disiez plus.

Être ensemble, être seul et la difficulté d’harmoniser parfois ces deux situations est un thème central dans mes histoires. J’aime élargir le propos à l’ensemble d’un groupe et développer l’idée que nous sommes le héros de notre propre vie aux cotés d’autres héros menant leur vie mêlée en partie à la nôtre. C’est la raison pour laquelle j’imagine un album comme une pierre intermédiaire à un édifice total, comme une pièce de puzzle, avec un intérêt pour les destins croisés et les narrations enchâssées. La question est « D’où est-ce que je raconte l’histoire ? ».
La tétralogie ou la série me permettent aussi de ne pas clore l’histoire, de ne pas vraiment fermer le livre en laissant, à travers les autres convergences possibles, une part d’irrésolu. J’aime laisser les fins ouvertes et poindre l’idée que les histoires continuent à grandir et à se tisser…
J’ai utilisé le terme de « cosmogonie » dans le sens où il s’agit petits univers créés de toutes pièces, de personnages en prise avec des questions parfois existentielles et qui tentent de mettre un peu d’ordre dans le chaos.


La nature revêt une importance particulière, d'abord en tant qu'écrin des déambulations des personnages, mais aussi en tant qu'élément influençant les sentiments de ceux-ci. Elle peut inspirer la joie, mais aussi la modestie et la perception de l'immensité des choses (par exemple dans Elliot et Nestor, à propos du cosmos : « C'est si grand qu'il ne finit jamais, et nous, on est comme des poussières... »). Cela m'évoque la nature telle qu'elle est peut être envisagée dans la peinture romantique allemande ou certains contes, de Grimm par exemple. Que pouvez-vous me dire de ce rapport à la nature ?

La nature me permet d’introduire la notion du temps, celle du rythme, du cycle qui me tiennent à cœur dans la narration. Elle est liée aux cycles du cosmos, des saisons, du jour et de la nuit qui vont rythmer mon récit tels que le feront la marche des personnages, le texte, le récit lui-même, la tourne de page,…
Tantôt rassurante, tantôt inquiétante, la nature est intimement liée au paysage affectif des personnages. Elle tend d’ailleurs à se personnifier, comme le personnage du brouillard, celui de la pluie ou de la brume dans « La source des jours ». C’est une idée que j’aimerais pouvoir creuser à l’avenir, revenir à ces croyances nouant l’homme aux éléments de la nature dans un rapport primitif.
La nature est un moyen d’exprimer ces variations de couleurs et de lumières qui sont des sources de grand bonheur pour moi au quotidien.
Donner cette place à la nature me permet aussi d’aborder certaines questions : celle de la permanence et du changement, la grande question de grandir au sein d’un ensemble qui nous dépasse, en harmonie avec celui-ci en une représentation intelligible pour l’enfant. 
J’imagine la nature comme une grande psyché dont les chemins, infinis et hasardeux, sont tantôt sombres, tantôt lumineux.


Dans vos récits, la marche est une manière pour les personnages de s'approprier le monde et de résoudre ce qui les freine. En usant de l'exploration comme moteur de vos récits, vous faites ainsi œuvre de géopoétique. Pourriez-vous me dire plus de cette particularité ?

La marche symbolise bien sûr le voyage intérieur, la quête initiatique et le dépassement de soi. Mes personnages sont en chemin. Ils sont portés par l’espoir de transformation de soi: ils grandissent, changent, s’épanouissent, se dépassent. Ils sont en devenir.
Une grande partie du bonheur est de se sentir en chemin.
J’aime aussi introduire le rythme de la marche au sein du livre, dans un éloge à la lenteur et à la contemplation.

jeudi 20 novembre 2014

La danse des possédés (107)


"... les cadavres d'espoir à la dérive
réclament l'éternelle naissance
d'un perpétuel meurtrier."

Conclusion de Naufrage de nuit de René Daumal (Le Contre-Ciel, 1936).